Image de la semaine | 20/03/2023

Accumulation de dentales, Priabonien de Barmerousse, Passy, Haute Savoie

20/03/2023

Auteur(s) / Autrice(s) :

  • Pierre Thomas
    Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS de Lyon
  • Michel Delamette
    ex-Parc naturel régional de Chartreuse, géologue indépendant, guide géologique

Publié par :

  • Olivier Dequincey
    ENS de Lyon / DGESCO

Résumé

Thanatocénoses de scaphopodes et oursins. “Coquillages” et parures paléolithiqus à actuelles.


Accumulation de fossiles de dentales (mollusque de la classe des scaphopodes) visible dans une cassure verticale perpendiculaire au plan de stratification (sub-horizontal) de calcarénite priabionienne (Éocène supérieur, 35 Ma)
Figure 1. Accumulation de fossiles de dentales (mollusque de la classe des scaphopodes) visible dans une cassure verticale perpendiculaire au plan de stratification (sub-horizontal) de calcarénite priabionienne (Éocène supérieur, 35 Ma) — ouvrir l’image en grand

Les dentales, en forme de tubes allongés et coniques, sont statistiquement horizontaux et parallèles entre eux, vraisemblablement accumulés là et orientés par un courant. Une nummulite est visible au centre de la photo.

Localisation approximative par fichier kmz du secteur à accumulation de dentales dans une calcarénite priabonienne (falaise du secteur de Barmerousse, Passy, Haute-Savoie).

Dans toutes les photographies qui suivent, l'échelle est donnée par le diamètre des dentales qui, suivant la position de la section, est compris entre 1 et 5 mm.

Les dentales sont des mollusques de la classe des scaphopodes, une classe de mollusques marins vivant enfouis dans le sable au large de très nombreux rivages (dont des rivages français). Malgré sa fréquence, cette classe est bien moins connue que les classiques classes des bivalves, gastéropodes ou céphalopodes. Les scaphopodes existent depuis l'Ordovicien et ont vu leur variété augmenter au Crétacé supérieur. Ils ont la forme d'un long tube calcaire, conique, ouvert aux deux extrémités. Ils vivent à demi enterrés dans le sable, en position plus ou moins verticale. Ils se nourrissent par la partie avant, la plus large, enfouie dans le sable, en capturant les éléments nutritifs présent dans les sédiments. La partie arrière, la plus étroite, dépasse du sédiment ; c'est par là qu'ils évacuent leurs déchets. Ils vivent dans la zone infralittorale, typiquement vers 30 à 50 m de profondeur. Mais les courants peuvent les déchausser de leur environnement sableux “profond”, transporter leur coquille vide vers le rivage, coquilles qu'on peut alors fréquemment trouver sur les plages en véritables accumulations, des thanatocénoses. Les photographies 1 et 2 correspondent à une véritable thanatocénose éocène.

Avant de retourner sur le gisement priabonien des Alpes, regardons à quoi ressemblent les scaphopodes actuels.

Après avoir rapidement vu ce que sont que sont les scaphopodes actuels, retournons dans le secteur de Barmerousse, située à l'extrémité Sud-Ouest du Désert de Platé en Haute-Savoie, site connu pour son superbe modelé karstique (cf. Le Désert de Platé (Haute Savoie), un lapiaz face au Mont Blanc et riche en fossiles). Sur ce secteur des chainons subalpins, il y a eu des mouvements verticaux de la marge européenne, conséquences du rapprochement Europe-Apulie, puis du plongement de la marge européenne sous ce promontoire apulien. Au Crétacé supérieur, ces mouvements se sont traduits par une émersion suivie par une érosion. Cette surface d'érosion fut pédogénisée puis envahie de couches saumâtres à l'Éocène. L'enfoncement de cette marge a entrainé une transgression au Priabonien (le dernier étage de l'Éocène, −37,2 à −33,9 Ma), qui a permis le dépôt franchement marin de calcarénites, calcaires gréseux… C'est dans ces sédiments sableux (maintenant devenus grès calcaires) que vivaient les scaphopodes. Des courants (au moins pour partie des courants de marées) déplaçaient les organismes morts et les coquilles vides et les accumulaient localement…

Précisons que ce secteur de Barmerousse fait partie du site classé du Désert de Platé qui doit être préservé, et que toute dégradation des falaises et rochers y est interdite, même (voire surtout) pour y prélever des fossiles.

Vue légendée d'une falaise exposant la série éocène caractéristique du secteur de Barmerousse (Passy, Haute-Savoie)
Figure 10. Vue légendée d'une falaise exposant la série éocène caractéristique du secteur de Barmerousse (Passy, Haute-Savoie) — ouvrir l’image en grand

Le “niveau de la mer” est indiqué dans la marge droite. Les accumulations locales de scaphopodes décrites dans cet article se trouvent juste au-dessus de la surface S2, à la base des calcarénites franchement marines, quelques mètres au-dessus de la discordance Éocène/Crétacé.

Les dentales, avec leur fragile et insolite beauté, ont toujours attiré l'attention des Hommes. Ils en ramassaient les coquilles sur les plages et en faisaient des parures, des bijoux, des bibelots… et, ce, à toutes les époques, que ce soit au Paléolithique européen, en Amérique précolombienne, ou, aujourd'hui, près de nos côtes. En témoignent, ci-dessous, ce collier trouvé dans une sépulture d'enfant au Paléolithique supérieur (figure 22), cette reproduction de boucles d'oreilles amérindiennes (figure 23), ce collier breton “moderne” (figure 24).

Localisation (1) de Passy (Alpes) et de ses accumulations de dentales éocènes, et (2) de l'abri de la Madeleine (Dordogne) et son collier paléolithique de dentales
Figure 25. Localisation (1) de Passy (Alpes) et de ses accumulations de dentales éocènes, et (2) de l'abri de la Madeleine (Dordogne) et son collier paléolithique de dentales — ouvrir l’image en grand