Image de la semaine | 07/09/2020

Le granite de Saint-Julien-la-Vêtre (Loire), un granite hercynien ordinaire mais riche d'enseignements

07/09/2020

Auteur(s) / Autrice(s) :

  • Pierre Thomas
    Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS de Lyon

Publié par :

  • Olivier Dequincey
    ENS de Lyon / DGESCO

Résumé

Magmatisme de collision à granites et diorites montrant des participations crustale et mantellique, mélanges, enclaves réciproques et feldspaths rapakivi.


Gros plan sur un des faciès classiques (le faciès “gris”) du granite de Saint-Julien-la-Vêtre (Loire) présentant un gros cristal de feldspath montrant une très belle macle de Carlsbad
Figure 1. Gros plan sur un des faciès classiques (le faciès “gris”) du granite de Saint-Julien-la-Vêtre (Loire) présentant un gros cristal de feldspath montrant une très belle macle de Carlsbad — ouvrir l’image en grand

D'après la notice de la carte géologique de Noirétable(lien externe - nouvelle fenêtre), ce feldspath est un microcline, une des deux variétés classiques de feldspath potassique des granites. Le microcline est un polymorphe de l'orthose (KAlSi3O8), et en est très difficile à distinguer à l'œil nu (c'est une différence subtile dans les réseaux cristallins, l'orthose étant monoclinique et le microcline triclinique, mais l'angle de son prisme n'est que très légèrement inférieur à 90°). Les autres minéraux de ce granite sont le plagioclase, le quartz et des “ferro-magnésiens noirs” (biotites majoritaires et quelques amphiboles, difficiles à distinguer l'une de l'autre sur une simple photo).

Localisation par fichier kmz de la carrière de Saint-Julien-la-Vêtre.

Vue plus lointaine sur une des parois de l'ancienne carrière de Saint-Julien-la-Vêtre (Loire)
Figure 2. Vue plus lointaine sur une des parois de l'ancienne carrière de Saint-Julien-la-Vêtre (Loire) — ouvrir l’image en grand

Il s'agit d'un granite porphyroïde très riche en gros cristaux de feldspath potassique pluri-centimétriques. La majorité des affleurements dans la carrière est faite de granite gris, mais il y a ici ou là des zones ou les cristaux de feldspath potassique sont rosés. À l'échelle du massif de granite de Saint-Julien-la-Vêtre, c'est le faciès rose qui est majoritaire, d'où le nom de « granite rouge » donné régionalement à cette famille d'intrusions.

Le granite de Saint-Julien-la-Vêtre est un des très nombreux granites de France, mais sans doute bien peu de lecteurs en connaissaient l'existence, contrairement aux vedettes que sont les granites de Flamanville, de la Margeride… Pourtant ce granite a beaucoup d'atouts. Citons quatre de ces atouts.

(1) Ce granite fait partie des granites viséens (Carbonifère inférieur, environ −340 Ma) très fréquents dans le Nord-Est du Massif Central, et contemporains des éruptions rhyolitiques et des filons hypovolcaniques (microgranites) les ayant alimentés (cf. Des rhyolites aux granites d'anatexie : le volcanisme hercynien acide de la région de Roanne (Loire et Rhône), un exemple de volcanisme de zone de collision). Les études géochimiques montrent qu'en plus d'être contemporains, ces granites sont cogénétiques avec ces rhyolites, dont la grande majorité de la masse est née de la fusion partielle de la croute continentale. On a donc dans une même région des roches plutoniques à structure grenue, des roches volcaniques à structure microlitique et leurs filons d'alimentation à structure microgrenue. C'est un peu l'équivalent de l'association gabbros, cortège filonien et basaltes des ophiolites.

(2) Cette région fait le lien entre le volcanisme des zones de collision (le grand oublié des programmes et des médiateurs) et les granites de ces mêmes zones de collision, beaucoup plus “populaires”.

(3) On peut “facilement” prouver sur le terrain qu'il y a une participation mantellique dans la genèse de ce granite, participation minoritaire mais bien présente.

(4) Ce granite a donné lieu à des exploitations et a servi pour les constructions et monuments locaux, mais a aussi été exporté dans la France entière et a servi à la décoration de bâtiments prestigieux.

Nous allons vous montrer des photographies prises dans cette même carrière de Saint-Julien-la-Vêtre ou à son voisinage immédiat (figures 1 à 9), des photographies prises dans 2 autres sites du même massif granitique (figures 10 et 11 pour le site 2, et figures 13 à 24 pour le site 3), et enfin des photographies montrant l'usage de ce granite (figures 26 à 29).

À 3 km au Nord de la carrière de Saint-Julien-la-Vêtre, au sein du massif de granite, on trouve un petit corps de diorite d'environ 1 km de diamètre : la diorite de Piolard. Rappelons que les diorites sont des roches basiques, équivalents grenus des andésites. Elles proviennent le plus souvent de la différenciation et/ou d'une contamination d'un magma basaltique issu de la fusion du manteau, soit en contexte classique de subduction, soit en condition de collision (cf. Filons d'andésite et les intrusions de diorite oligocènes (post-subduction) d'Italie du Nord, témoins magmatiques d'un détachement lithosphérique également à l'origine des andésites des Alpes françaises), soit en contexte d'extension. Les conditions d'affleurement sont mauvaises et on ne trouve que quelques boules de diorite isolées dans les champs, les bois et en bord de chemin. Les contacts granite/diorite ne sont pas directement et/ou facilement visibles.

Extrait de la carte géologique de Noirétable à 1/50 000
Figure 12. Extrait de la carte géologique de Noirétable à 1/50 000 — ouvrir l’image en grand

Le granite de Saint-Julien-la Vêtre est figuré en orange avec des tiretés blancs, la diorite de Piolard en brun. Le granite de Saint-Julien-la-Vêtre est intrudé au Nord-Ouest par un autre granite quasi-identique, le granite des Bois Noirs-Mont de la Madeleine (en rouge), et au Sud par un leucogranite plus tardif, le granite de l'Hermitage (en violet). Une faille le sépare à l'Est d'un complexe microgranitique connu sous le nom de granophyre de Boen-sur-Lignon (en rose).

On pourrait interpréter la diorite de Piolard de trois façons : une intrusion tardive de diorite dans le granite déjà refroidi, un fragment d'encaissant antérieur inclus dans le granite, ou l'arrivée simultanée d'un magma acide et d'un magma basique ne s'étant pas mélangés.

La notice de la carte géologique de Noirétable(lien externe - nouvelle fenêtre) publiée en 1989 d'après des travaux réalisé en 1983 par Bernard Barbarin donne la réponse à ce problème des relations granite/diorite : « Les relations entre cette énorme enclave dioritique et le granite porphyroïde varient d'un point à un autre (Barbarin, 1983). Elles résultent de la conjonction des classiques transferts d'éléments par diffusion entre matrice et enclave, et de mélange entre magma basique et magma acide liquides en même temps. Le brassage mécanique des phases minérales des deux formations conduit parfois à la constitution de roches hybrides caractérisées par des cristaux à bordures réactionnelles (ocelles de quartz avec blindage de hornblende, feldspaths rapakivis). Le magma hybride qui contenait parfois lui-même des enclaves dioritiques mélanocrates, a pu à son tour être fragmenté par le granite et repris en enclaves. Ce granitoïde hybride à minéraux réactionnels ainsi que l'essaim d'enclaves sombres d'aspect très varié, peuvent être observés au niveau d'un grand parking sur la N89. »

Depuis 37 ans, la N89 a été doublée par une autoroute, a été dénationalisée et est devenue la D1089 ; les affleurements de bord de route ont été partiellement colonisés par mousses, lichens, cyanobactéries et ronces… mais permettent encore de belles observations qui montrent macroscopiquement comment ont été tirées les conclusions publiées il y a 37 ans. Ces observations avaient été effectuées lors de travaux d'élargissement de la N89 et de la réalisation d'un parking (en fait un virage recoupé), et ont bien sûr été accompagnées, à l'époque, de lames minces, d'analyses chimiques… Nous allons vous montrer 12 photographies prises en 2020 en bord de route, 200 m à l'Est et à l'Ouest du parking qui existe toujours (Bord de la D 1089.kmz(lien externe - nouvelle fenêtre)). Ces affleurements sont situés à 2 km de la carrière de Saint-Julien-la-Vêtre et à 1 km de la diorite de Piolard.

Ce phénomène de mélange de magmas acide et basique, qui montre une participation mantellique dans la genèse de ce type de granites d'origine crustale, est beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit. Planet-Terre l'a déjà abordé à plusieurs reprises : Des magmas acides et des magmas basiques qui coexistent, se recoupent, se mélangent…,Quand les crapauds des granites égyptiens démontrent le mélange de magmas à Paris et à Lyon, Les « pillows gabbro » de Sainte Anne, granite de Ploumanac'h, Trégastel, Côtes d'Armor

Comme il est dit dans la notice de la carte géologique de Noirétable(lien externe - nouvelle fenêtre), diffusion et mélange mécanique conduisent parfois à la constitution de magmas, puis de roches hybrides, intermédiaires entre roches acides et basiques, avec une richesse en amphiboles, intermédiaires entre le granite et la diorite, et caractérisées par des cristaux à bordures réactionnelles (ocelles de quartz avec blindage de hornblende, feldspaths rapakivis). Ces roches hybrides ne se rencontrent qu'au voisinage de la diorite de Piolard (moins de 1,5 km). On trouve sur le bord de la D1089 de tels faciès intermédiaires avec des minéraux à bordure différente du cœur. On trouve en particulier des faciès riches en amphibole et à petits feldspaths de couleur rose-orangé foncée. Il s'agit probablement de plagioclases anormalement riches en Fe3+, mais l'examen macroscopique sur le terrain ne permet pas de les distinguer avec certitude d'un feldspath potassique riche en Fe3+ (il faudrait une étude en laboratoire). Cette roche contient aussi de gros microclines classiques de couleur rose pâle entourés d'une couronne rose-orangée foncée (plagioclase très riche en Fe3+ probable, mais on ne peut exclure que la couronne foncée soit constituée de feldspath potassique anormalement riche en Fe3+). Le cœur du cristal de feldspath avait déjà commencé à cristalliser dans un magma acide “normal”. Puis, l'arrivée d'un magma basique a enrichi le liquide en calcium et en fer, et les feldspaths potassiques préexistants ont “continué leur croissance” sous forme d'une auréole de plagioclase. Une telle structure s'appelle la structure rapakivi, du nom d'un granite finlandais (cf. Granites à texture rapakivi et Feldspath à texture rapakivi).

Carte géologique simplifiée du Nord-Est du Massif Central montrant la localisation des roches magmatiques acides du Viséen supérieur (340-330 Ma), roches contemporaines et cogénétiques
Figure 25. Carte géologique simplifiée du Nord-Est du Massif Central montrant la localisation des roches magmatiques acides du Viséen supérieur (340-330 Ma), roches contemporaines et cogénétiques — ouvrir l’image en grand

Les roches volcaniques (rhyolites) sont colorées en roses, les granites sont colorés en orange. Les rhyolites (et microgranites) du Roannais vus la semaine dernière (cf. Des rhyolites aux granites d'anatexie : le volcanisme hercynien acide de la région de Roanne (Loire et Rhône), un exemple de volcanisme de zone de collision) sont localisés dans l'ellipse bleue, le granite de Saint-Julien-la-Vêtre correspond à l'ellipse rouge. Une discussion sur l'origine de ce magmatisme (volcanisme comme plutonisme) a été développée la semaine dernière et dans l'article Structure et évolution pré-permienne du Massif Central français 3/3 – Magmatisme et scénario géodynamique. Les grenats reliques présents dans les rhyolites prouvent une origine crustale de ces magmas acides ; le granite de Saint-Julien-la-Vêtre et son mélange avec un magma basique prouve une participation mantellique.

Ce granite de Saint-Julien-la-Vêtre a été abondamment utilisé localement dans les maisons, églises et autres monuments, régionalement comme à Saint-Etienne, et même nationalement.

Localisation de Saint-Julien-la-Vêtre et du Musée de l'Histoire de l'Immigration sur fond de carte géologique de la France
Figure 31. Localisation de Saint-Julien-la-Vêtre et du Musée de l'Histoire de l'Immigration sur fond de carte géologique de la France — ouvrir l’image en grand