Image de la semaine | 22/03/2021

Festival de boudins, de plis et de minéraux métamorphiques, ile d'Elbe (Italie)

22/03/2021

Auteur(s) / Autrice(s) :

  • Pierre Thomas
    Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS de Lyon

Publié par :

  • Olivier Dequincey
    ENS de Lyon / DGESCO

Résumé

Marbres (méta-calcaires) et marnes métamorphiques montrant plissements et boudinages… ainsi qu'une variété minéralogique de haute température / basse pression.


Niveau boudiné (sans doute des méta-dolomies) au sein de marbres et cipolins (méta-calcaires plus ou moins purs), Baie de Spartaia, Procchio, côte Nord de l'ile d'Elbe (Italie)
Figure 1. Niveau boudiné (sans doute des méta-dolomies) au sein de marbres et cipolins (méta-calcaires plus ou moins purs), Baie de Spartaia, Procchio, côte Nord de l'ile d'Elbe (Italie) — ouvrir l’image en grand

Ce secteur a subi, au moins localement, un étirement droite/gauche. Un banc plus compétent, sans doute plus dolomitique, a été boudiné au sein de calcaires moins compétents. Ces méta-carbonates, marins, sont datés du Jurassique supérieur / Crétacé inférieur. Leur métamorphisme est un métamorphisme de contact dû à l'intrusion du pluton du Monte Capanne, daté de 6,9 Ma (Messinien, Miocène supérieur), un des plus jeunes granites d'Europe.

Localisation par fichier kmz des boudins dans les métacalcaires de l'ile d'Elbe Boudins de l'ile d'Elbe.kmz.

Vue plus générale sur un niveau boudiné (sans doute des méta-dolomies) au sein de marbres et cipolins (méta-calcaires plus ou moins purs), ile d'Elbe (Italie)
Figure 2. Vue plus générale sur un niveau boudiné (sans doute des méta-dolomies) au sein de marbres et cipolins (méta-calcaires plus ou moins purs), ile d'Elbe (Italie) — ouvrir l’image en grand

Ce secteur a subi, au moins localement, un étirement droite/gauche. Un banc plus compétent, sans doute plus dolomitique, a été boudiné au sein de calcaires moins compétents. Ces méta-carbonates, marins, sont datés du Jurassique supérieur / Crétacé inférieur. Leur métamorphisme est un métamorphisme de contact dû à l'intrusion du pluton du Monte Capanne, daté de 6,9 Ma (Messinien, Miocène supérieur), un des plus jeunes granites d'Europe.

L'ile d'Elbe est un résumé-condensé-musée de la géologie alpino-apennino-méditerranéenne. Il est dommage que cette ile soit plus connue des Français pour avoir “hébergé” Napoléon de mai 1814 à février 1815 plutôt que pour sa géologie, alors qu'elle n'est qu'à 250 km de Nice et 60 km de Bastia. Cette ile est constituée de la croute continentale apulo-adriatique, d'ophiolites téthysiennes et de leur couverture sédimentaire, et d'intrusions granitiques mio-pliocènes. Son histoire (résumée à la figure 6) résulte d'une subduction océanique, puis d'une subduction-collision continentale et enfin d'une forte extension associée à l'ouverture de la mer Tyrrhénienne, extension accompagnée d'intrusions granitiques.

Plusieurs aspects de cette géologie extraordinaire ont déjà été abordés :

Toutes les photographies présentées ici ont été prises lors d'un stage CBGA(lien externe - nouvelle fenêtre) organisé en 2007 par Jean Pierre Bouillin et Raymond Cirio.

Résumé simplifié et schématique de l'histoire de l'ile d'Elbe illustrée par quatre coupes Ouest-Est
Figure 6. Résumé simplifié et schématique de l'histoire de l'ile d'Elbe illustrée par quatre coupes Ouest-Est — ouvrir l’image en grand

L'astérisque rouge correspond à un point repère sur la croute continentale Corse, les astérisques bleu et vert à des points repères sur la croute continentale apulo-adriatique.

A et B : (66 à 55 Ma). La lithosphère de la plaque “africaine” (lithosphère océanique téthysienne) subduit sous le Sud-Est de la lithosphère européenne, lithosphère de nature océanique sur une centaine de km de large à l'Est de la Corse. La Corse (croute continentale) est encore rattachée au continent européen. Cette subduction océan/océan à l'Est de la Corse entraine des chevauchement internes à la croute océanique. La part continentale de la plaque africaine (la croute continentale apulo-adriatique) n'est pas encore impliquée par cette subduction.

C : 33 à 23 Ma. Collision entre les croutes continentales européenne et apulo-adriatique. La lithosphère européenne se fracture à l'Ouest de la Corse, avec ouverture de la Méditerranée occidentale (bassin algéro-provençal) et détachement du bloc corso-sarde qui migre vers l'Est. La croute continentale apulo-adriatique se débite en fragments qui se chevauchent les uns les autres avec tous les phénomènes tectono-métamorphiques associés. Des fragments de croutes océaniques (en particulier ceux qui étaient dupliqués) et leur couverture sédimentaire chevauchent les fragments de croute apulo-adriatique.

D : 8 à 6 Ma. Le recul vers l'Est de la subduction apulo-adriatique entraine l'ouverture du bassin tyrrhénien (à lithosphère océanique). Ce qui deviendra l'ile d'Elbe, située à l'extrémité Nord de cette mer Tyrrhénienne, subit une intense extension, ce qui se traduit sur l'ile d'Elbe par de très nombreuses failles normales (souvent assez plates, et appelées failles de détachement) et par une fusion partielle de la croute continentale et du manteau sous-jacent, engendrant des plutons de granite et de granodiorite et le métamorphisme de contact associé. Ces plutons sont schématisés par la petite tache rose.

Source : Enrico Pandeli et al., 2013, The Elba Island: an intriguig geological puzzle in the Northern Tyrrhenian Sea, Geological Field Trips, 5, 2.1, 114p.

Histoire géologique mio-plio-quaternaire de l'ile d'Elbe occidentale, où est située la baie de Spartaia, là où ont été prises toutes les photographies de cet article
Figure 7. Histoire géologique mio-plio-quaternaire de l'ile d'Elbe occidentale, où est située la baie de Spartaia, là où ont été prises toutes les photographies de cet article — ouvrir l’image en grand

Le cadre géologique de cette baie de Spartaia est analogue (un peu plus au Nord) à celui figuré par l'astérisque bleu, au sein des sédiments océaniques, datant ici du Jurassique terminal/Crétacé inférieur. Ce site est situé au voisinage immédiat d'une grande faille de détachement et du pluton du Monte Capanne. Le jeu principal de cette faille normale est contemporain de la mise en place du pluton (Messinien, 6,9 Ma). L'extension s'est poursuivie après la mise en place de cette granodiorite.

Source : Enrico Pandeli et al., 2013, The Elba Island: an intriguig geological puzzle in the Northern Tyrrhenian Sea, Geological Field Trips, 5, 2.1, 114p.

Le but de cet article n'est pas de détailler l'histoire géologique de l'ile d'Elbe (le livret guide cité ci-dessus fait 114 pages), ni d'en établir ou démontrer tel ou tel aspect. Il s'agit simplement d'illustrer deux des manifestations spectaculaires de cette histoire géologique longue et complexe, manifestations probablement principalement dues aux phénomènes messiniens (6 à 8 Ma). En plus des cinq photographies qui précèdent, nous vous montrons quatre photographies de plis et quatorze de boudins, avec des minéraux de métamorphisme quand les clichés sont pris de suffisamment près. Toutes ces photographies ont été prises sur les mêmes rochers de la baie de Spartaia, dans un rayon de 75 m.

Comment replacer ces plissements montrant (au moins localement) un déplacement du haut de l'affleurement vers le Sud, alors que la géologie de cette partie de l'Ile d'Elbe indique la présence d'une faille normale ductile, avec le compartiment supérieur se déplacement vers la droite (vers le Nord-Est). Il suffit de proposer que ces plis soient des plis de deuxième ordre associés à des plis d'entrainement de premier ordre, eux-mêmes conséquences du mouvement d'une faille normale à pendage Nord-Est (cf. figure 12). Pour confirmer (ou infirmer) cette interprétation, il faudrait faire des études tectoniques détaillées sur une surface plus grande que la fraction d'hectare visitée en 2007, ou déterminer la polarité des strates (dans cette hypothèse, elles devraient être à l'envers).

Une interprétation possible des plis des figures 9 à 11 dans le cadre d'une faille normale ductile (faille de détachement) avec un pendage vers la droite (vers le Nord-Est)
Figure 12. Une interprétation possible des plis des figures 9 à 11 dans le cadre d'une faille normale ductile (faille de détachement) avec un pendage vers la droite (vers le Nord-Est) — ouvrir l’image en grand

Le cadre vert montre comment des plis de 2e ordre sont déversés vers la gauche dans un tel contexte. Déterminer la polarité de la série sédimentaire (maintenant métamorphisée) permettrait de confirmer ou d'infirmer cette interprétation.

Les figures 13 à 20 montrent un petit secteur de méta-calcaires plus ou moins purs avec de très beaux boudins et des minéraux métamorphiques reconnaissables à l'œil nu sur le terrain. Outre la calcite (CaCO3) dominante, on peut reconnaitre avec un bon degré de confiance le grossulaire, grenat calcique de couleur orange à brun rouge et de formule Ca3Al2(SiO4)3, et la wollastonite [inosilicate de formule CaSiO3, cf. Les sphérolites de wollastonite de l'ile d'Elbe (Italie), témoins métamorphiques de la mise en place d'un granitoïde pendant une extension lithosphérique]. Les teintes vertes pourraient être dues à divers minéraux mélangés à la calcite, comme du diopside [pyroxène de formule CaMgSi2O6], de la vésuvianite [sorosilicate de formule Ca10(Mg, Fe)2Al4(SiO4)5(Si2O7)2(OH, F)4], de la cordiérite [tectosilicate de formule Al3Mg2AlSi5O18]… Il est difficile de trancher à l'œil nu, et encore plus sur des photographies.