Image de la semaine | 18/10/2021

La Création du Monde dans l'art européen du XIe au XVIIe siècle

18/10/2021

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

Résumé


Un anniversaire improbable… Liens entre art, religion et science dans l'Europe du Moyen-Âge à la Renaissance.

Figure 1. La Création du Monde, fresque peinte entre 1376 et 1378 par Giusto de Menabuoi dans le Baptistère de Padoue (Italie).

Ce peintre montre Dieu qui vient de faire la Terre (telle qu'on la connaissait au XIVe siècle en Europe, sans l'Amérique ni le Pacifique) entourée par les sphères emboitées portant les sept « astres errants » (Lune, Soleil, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne), elles même entourées par la « sphère des fixes » sur laquelle sont fixées les étoiles, représentées par les douze signes du zodiaque. Cette représentation est fortement influencée par les idées d'Aristote et de Ptolémée, savants grecs dont l'Église avait adopté les théories, théories dont la Bible pourtant ne dit mot.


À la fin de cette semaine, dans la nuit du 22 au 23 octobre 2021, nous allons fêter un anniversaire : le 6025e anniversaire de la “Création du Ciel et de la Terre”… du moins si on croit la chronologie établie en 1650 par l'archevêque anglican (de tendance calviniste) et primat d'Irlande, James Ussher. Cette Création du Monde est présente dans les trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme et islam, par ordre chronologique d'apparition). Selon ces trois religions, un Dieu unique créa le Ciel, la Terre, la vie et l'Homme en 6 jours. La Bible hébraïque et l'Ancien Testament de la Bible chrétienne (chapitre 1 de la Genèse) racontent un déroulement chronologique allant d'un premier jour (création du ciel et de la Terre) à un sixième jour (création des animaux terrestres et de l'Homme). Le 7e jour, Dieu se reposa. Le chapitre 2 de la Genèse (moins connu) raconte une histoire légèrement différente. Dans le Coran, il n'y a pas un (ni deux) récits de ce déroulement chronologique, mais les différentes étapes de la Création sont citées dans telle ou telle sourate (la Création en 6 jours est citée dans la sourate 50/38, la création d'Adam à partir d'argile dans la sourate 3/59…).

Quand eurent lieu ces 6 jours extraordinaires ? La lecture des textes sacrés indique une chronologie assez brève (quelques siècles à millénaires avant la civilisation sumérienne), et on pouvait, avec ces textes, avec ce qu'on savait de l'histoire antique du Proche Orient… essayer d'être plus précis. C'est ce à quoi se sont attelé de nombreux savants bibliques. L'archevêque anglican (et non catholique comme on le croit souvent) James Ussher est celui qui a établi la chronologie la plus précise. On se moque souvent de cet archevêque : fixer au jour près l'âge de la Création ! Comment peut-on proposer une telle précision qui touche à l'absurde ? On a tort de se moquer de ses travaux. Ussher est parti d'un postulat : les écrits de la Bible doivent être interprétés à la lettre. Beaucoup pensent encore comme ça aujourd'hui avec leurs textes sacrés, que ce soit au Sud des États-Unis ou dans la péninsule arabique. Mais une fois ce postulat admis, les raisonnements et les calculs d'Ussher sont parfaitement logiques et cohérents. D'Adam à Abraham, les textes donnent les âges de tous les patriarches qui se sont succédé. Quelques additions, et on peut dater la migration d'Abraham à 1922 av. J.C..  On trouve “facilement” 400 à 500 ans entre Abraham et Moïse (Paul donne 430 ans) et 480 ans de Moïse à Salomon. Le temple de Salomon aurait ainsi été construit en 1012 av. J.C.. Les 1012 ans qui se sont écoulé jusqu'à la naissance du Christ sont relativement bien connus en ”croisant” la Bible avec des sources babyloniennes, grecques et romaines (captivité des Juifs à Babylone sous le roi Nabuchodonosor de 586 à 538 av. J.C., naissance de Jésus la 753e année après la fondation de Rome…). Si on additionne ces durées (en oubliant les incertitudes, par exemple les quelques années d'incertitude de la naissance de Jésus dans le calendrier romain, on trouve que Dieu créa le monde en 4004 av. J.C..

Comment arriver à la nuit du 22 au 23 octobre ? L'année juive commençait à l'équinoxe d'automne. En prenant en compte ce qu'on savait au XVIIe siècle des dérives calendaires et de la précession des équinoxes (les tables astronomiques de Tycho Brahe et de Kepler venaient d'être publiées), on peut calculer la date de l'équinoxe d'automne de l'an −4004. C'est ainsi qu'Ussher proposa que la Création ait débuté dans la nuit du 22 au 23 octobre de 4004 av. J.C..

Figure 2. Premières pages de deux livres écrits au XVIIe siècle montrant deux manières d'aborder les relations entre science et religion.

À gauche, une lettre de Galilée à la Grande Duchesse de Toscane, lettre écrite en 1615 (et republiée depuis), où Galilée affirme la primauté des faits sur les textes (textes d'Aristote, Bible…). Dans cette lettre, on peut lire notamment que « l'intention du Saint Esprit est de nous enseigner comment on doit aller au Ciel, et non comment est fait le ciel. » On lit aussi que « s'il arrive que l'autorité des Saintes Écritures apparaisse en opposition avec une raison manifeste et certaine, cela veut dire que celui qui interprète l'Écriture ne la comprend pas de manière convenable ; ce n'est pas le sens de l'Écriture qui s'oppose à la vérité, mais le sens qu'il a voulu lui donner . » Si tous les intégristes de 2021 avaient compris cela !

À droite, la première page de la version anglaise du livre de James Ussher publié en 1650 (35 ans après la lettre de Galilée), livre dont le titre complet est (en français) Annales de l'Ancien Testament, déduites des premières origines du monde, la chronique des sujets asiatiques et égyptiens du début des temps historiques jusqu'au début des Maccabées. Une toute autre conception des relations entre science et religion.


D'après ces textes, que s'est-il passé du 23 au 28 octobre 4004 av. J.C. pendant ces six jours extraordinaires ? Le chapitre 1 de la Genèse permet de résumer cette histoire de la façon suivante.

Le 1er jour, Dieu créa le ciel et la Terre. Puis il créa la lumière (le fameux fiat lux ), et il sépara la lumière des ténèbres.

Le 2e jour, Dieu sépara les eaux du dessus des eaux du dessous par un « firmament ».

Le 3e jour, Dieu sépara la terre ferme de la mer, et créa les plantes sur la terre ferme.

Le 4e jour, Dieu créa les luminaires : le Soleil, la Lune et les étoiles.

Le 5e jour, Dieu créa les animaux marins et les oiseaux.

Le 6e jour, Dieu créa les animaux terrestres puis créa en même temps l'homme et la femme (Adam et Ève).

Le 7e jour, Dieu se reposa.

Le chapitre 2 de la Genèse raconte une histoire légèrement différente, en particulier en ce qui concerne la création de l'homme, des animaux et de la femme. Le découpage en jours n'y est pas clair. Dieu créa d'abord l'homme (Adam) à partir de « la poussière de la terre » (de l'argile selon la tradition). Puis il créa les végétaux, et ensuite les animaux. Puis il endormi Adam, pris une de ses côtes et en fit une femme, Ève. On peut noter que ces récits omettent de dire quand Dieu a créé les champignons (qu'il a sans doute associé au végétaux), ni quand il a créé les bactéries, les archées et les virus.

Outre les contradictions entre les 1er et 2e chapitres, on peut se demander par exemple ce que signifie la notion de 1er, 2e et 3e jour avant la création du Soleil. Cela aurait pu (dû ?) interroger l'archevêque Ussher et lui faire comprendre (comme à Galilée) que ces textes étaient des textes portant des messages philosophiques, théologiques, symboliques… et non des traités d'histoire, de géologie ou d'astronomie à interpréter littéralement.

Ces récits ont inspiré les artistes, du moins quand la religion ne décourageait ni n'interdisait les représentations animales, humaines ou divines. Peintres, enlumineurs, sculpteurs, mosaïstes, maitres verriers… ont produit d'innombrables œuvres d'art, en particulier chez les chrétiens orthodoxes, les musulmans chiites et surtout les chrétiens catholiques. C'est, et de loin, le 6e jour qui a le plus inspiré les artistes, avec en particulier la célébrissime Création d'Adam par Michel Ange. Et comme le demandaient explicitement les anciens programmes de lycée incitant à favoriser l'interdisciplinarité en associant autant que faire se peut les sciences dures avec histoire, littérature et art, nous allons vous montrer, jour par jour, quelques-unes de ces œuvres d'art, toutes empruntées à l'art européen du XIe au XVIIe siècles. Ces œuvres d'art proviennent de divers endroits (Chapelle Sixtine, Saint Marc de Venise…). Le choix fut difficile. Mais comme l'ENS de Lyon est en région Auvergne-Rhône-Alpes, nous avons favorisé le patrimoine local, à savoir une bible du XIIe siècle conservée à Moulins dans l'Allier, la Bible de Souvigny (six images sur vingt-sept viennent de cet ouvrage – extraits, consultation intégrale). On pourrait faire la même recherche d'images pour d'autres créations avec des œuvres d'art d'autres époques, d'autres civilisations, d'autres continents… La rubrique image de la semaine qui privilégie les images par rapport au texte est appropriée à exposer de telles œuvres d'art sans qu'il y ait un important message scientifique associé. Cela donnera du choix aux professeurs pratiquant l'interdisciplinarité dans leur enseignement sur l'histoire de l'âge de la terre (cf. L'histoire de l'âge de la Terre ).

_ 1er jour : Dieu crée le Ciel, la Terre et la lumière. Il sépare la lumière des ténèbres.

Certains ont voulu voir dans ce 1er jour un témoignage du Big Bang. En 1951 le pape Pie XII déclare que « le Big Bang correspond au Fiat lux initial, l'instant où le cosmos est sorti de la main du Créateur ". L'abbé George Lemaitre, l'un des pères de la théorie du Big Bang, fit connaitre son désaccord vis-à-vis de cette volonté de calquer des résultats scientifiques sur des textes dont la science n'était pas l'objet. On peut néanmoins remarquer que, dans ces textes, le ciel et la Terre sont contemporains alors que “notre” ciel a 13,8 Ga et que la Terre n'a que 4,55 Ga.

Figure 3. Création de la Terre et du ciel, Verrière de la Genèse, église de la Madeleine (Troyes), Nicolas Cordonnier, 1506.

On retrouve les sphères emboitées d'Aristote et de Ptolémée.


Figure 4. Dieu Créateur, Guiard des Moulins, Bible historiale, début XVe siècle, BnF (Paris).

Ici, en cette fin de Moyen-Âge, sur un fond de ciel déjà étoilé (l'artiste a pris une certaine liberté avec les textes, puisque les étoiles n'ont été créées que le 4e jour), on voit un Dieu géomètre qui fabrique la Terre avec un compas, instrument symbole des (francs ?) maçons.


Figure 5. Dieu, architecte de l'Univers, enluminure extraite de la Bible moralisée de Vienne (codex 2554), 1re moitié du XIIIe siècle.

L'auteur de cette enluminure a pris certaines libertés avec les textes, puisqu'il représente un Dieu maçon avec son compas qui crée en même temps la Terre, le Soleil et la Lune, les eaux du dessus…



Figure 7. Les deux premières enluminures de la Bible de Souvigny (Moulin, Allier) qui “mélangent” sans doute les premier et deuxième jours.

La création du ciel et de la Terre n'est pas représentée. Dans l'image de gauche, on voit Dieu séparant la lumière de l'obscurité. On voit aussi « l'Esprit de Dieu[a] se mouvant au-dessus des eaux » (Genèse 1-2). Tout cela ne concerne que le 1er jour. Dans l'image de droite on voit Dieu manipulant un arc-en-ciel qui peut représenter le fiat lux du 1er jour, mais aussi le « firmament » séparant, le 2e jour, les eaux du dessus et du dessous bien représentées. On peut reconnaitre quelques mots dans le texte de droite, dont le fameux «  fiat lux  » (3e ligne) et «  fiat firmamum unmedio aquarii  » aux 7e et 8e lignes.

Bible de Souvigny, manuscrit sur parchemin de la fin du XXIIe siècle conservé à la médiathèque communautaire de Moulins (Allier).


[a] L'esprit de Dieu est traditionnellement représenté par une colombe.

_ 2e jour : Dieu sépare les eaux du dessus et du dessous.

Ce thème relativement peu explicite et sans doute emprunté à quelques mythologies suméro-assyro-babyloniennes ou égyptiennes n'a que peu inspiré les artistes. En voici quand même une illustration.

Figure 8. Dieu divisant les eaux du dessus et du dessous au deuxième jour de la Création.

Fresque des peintres russes Gury Nikitin et Sila Savin (1680) dans la galerie Nord de l'église d'Élie le prophète à Iaroslavl, Russie. On peut se demander si ces artistes russes ne se sont pas inspiré des fresques de la Chapelle Sixtine (voir figure 6).


_ 3e jour : Dieu sépare les terres émergées et la mer, et crée les plantes sur la terre ferme.

Ce thème de la création des végétaux a beaucoup moins inspiré les artistes que la créations des animaux qui, elle, prend deux jours.

Figure 9. Le 3e jour, Dieu sépare la mer des terres émergées, sur lesquelles il installe les plantes.

Bible de Souvigny, manuscrit sur parchemin de la fin du XXIIe siècle conservé à la médiathèque communautaire de Moulins (Allier).



_ 4e jour : Dieu crée les luminaires, le Soleil, la Lune et les étoiles.

Après le 6e jour et la création d'Adam et d'Ève, ce 4e jour est celui qui a le plus inspiré les artistes. Ils ont rarement représenté la création du seul Soleil ou de la Lune, mais souvent les deux à la fois, avec ou sans les étoiles. Il y aurait là une erreur scientifique majeure si on considérait la Bible comme un traité d'astronomie. En effet, les étoiles se créent en permanence dans les galaxies. Il existe des étoiles âgées de plus de 12 Ga, alors que d'autres sont bien plus jeunes que la Terre. Soleil, Terre et Lune sont eux quasi-contemporains. Sont apparus d'abord le Soleil, puis la Terre et enfin la Lune, le tout en moins de 100 Ma.

_ 5e jour : Dieu crée les animaux marins et les oiseaux.

Il y aurait là une erreur scientifique majeure si on considérait la Bible comme un traité de géologie et de biologie. En effet, les animaux pluricellulaires marins datent du Protérozoïque (les poissons datent du Cambrien) et les oiseaux ne sont apparus qu'au Jurassique supérieur.

_ 6e jour : Dieu crée les animaux terrestres et les deux premiers humains, Adam et Ève.

Ce 6e jour a donné lieu à de très nombreuses représentations artistiques et le choix fut difficile, surtout entre les innombrables créations d'Adam. Outre la célébrissime (mais inévitable) Création d'Adam par Michel Ange, nous n'avons choisi que quatre autres images : deux enluminures de la Bible de Souvigny, et aussi une mosaïque et une sculpture faisant le lien entre l'Homme et la géologie, montrant que l'Homme a été façonné à partir d'argile.

Figure 22. Le 6e jour, Dieu crée les animaux terrestres.

Bible de Souvigny, manuscrit sur parchemin de la fin du XXIIe siècle conservé à la médiathèque communautaire de Moulins (Allier).



Figure 24. Le 6e jour, Dieu crée Adam et Ève.

On a ici la représentation de la création d'Ève à partir d'une côte d'Adam, précédemment endormi par Dieu (2e chapitre de la Genèse). Selon cette histoire, homme et femme devraient avoir le même caryotype, ce qui n'est pas le cas. Mais la Bible n'est pas un traité de biologie cellulaire.

Bible de Souvigny, manuscrit sur parchemin de la fin du XXIIe siècle conservé à la médiathèque communautaire de Moulins (Allier).




Figure 27. Le 6è jour, Dieu crée Adam en le façonnant à partir d'un bloc d'argile (2e chapitre de la Genèse), portail Nord de la cathédrale de Chartres.

On revient toujours à la géologie ! Les sculptures de la cathédrale de Chartres (sans doute de 1205 à 1210) sont quasi contemporaines de la réalisation des mosaïques de Saint Marc de Venise.


_ 7e jour : Dieu se repose.

Ce 7e jour de “repos” n'est pas repris dans les textes musulmans, car Dieu, Être parfait, ne peut pas être fatigué et n'a donc pas besoin de se reposer. Ceci n'empêche pas la semaine du calendrier musulman d'avoir aussi 7 jours, avec un jour non pas de repos mais de réunion des fidèles.

Figure 28. Dieu se repose le 7e jour et contemple son œuvre entouré des anges et des séraphins, Chronique de Nuremberg (1493).

On retrouve une fois de plus l'influence des philosophes et astronomes grecs dans la chrétienté de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, influence illustrée par la présence des sphères emboitées. La Chronique de Nuremberg a été imprimée en 1493 (l'invention de l'imprimerie par Gutenberg date de 1450). C'est l'un des premiers ouvrages imprimés à mélanger avec succès textes et images.