L'Homme de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) : la première preuve d'inhumation chez les Néandertaliens

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

08/10/2018

Résumé

Homme de Néandertal et culture moustérienne : de la vision d'un homme-singe à celle d'un Homo.


Figure 1. Reconstitution de la tombe de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze), reconstitution présentée au Musée de l'Homme de Néandertal

Ce squelette a été découvert en 1908, et c'était la première fois qu'on a pu prouver que l'homme de Néandertal enterrait ses morts, puisque ce squelette était disposé dans une fosse, en position quasi-fœtale, la tête calée par des pierres.


Figure 2. Détail de la partie supérieure de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints

Noter que la tête a été (à l'époque) volontairement calée par des pierres.


Les trois dernières semaines, nous avons parcouru divers aspects des causses, aussi bien des Causses du Quercy que des Grands Causses : paysages avec dolines et chaos ruiniformes (cf. Se promener sur ou autour des causses ), avens (cf. Aven, lavogne, toit citerne… Comment gérer l'eau sur les causses ? ), sources (cf. Les sources karstiques au pied des plateaux calcaires )… Et, en plus de ces curiosités purement géologiques, les causses, surtout les Causses du Quercy, sont riches en sites préhistoriques. Mais à côté des grottes de Lascaux ou de Pech Merle, des Eyzies… et de leurs centaines de milliers de visiteurs, il y a d'autres sites bien moins connus, mais tout aussi intéressants. La Chapelle-aux-Saints au Sud de la Corrèze, juste à la limite du Lot, est l'un de ces sites. En parcourant les vitrines et les panneaux du musée installé à 1 km du site de fouille, ou mieux en participant à une visite guidée organisée dans ce musée, on peut connaitre l'histoire de La Chapelle-aux-Saints et de son Homme de Neandertal.

Pendant l'été 1908, trois frères dont deux étaient prêtres (Amédée, Jean et Paul Bouyssonie) faisaient des fouilles dans une grotte, près du village de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze). Cette grotte était connue sous le nom local de Bouffia Bonneval. Ils y découvrent des ossements animaux et des outils et éclats lithiques de type moustérien (le Moustérien date de −200 000 à −40 000 ans, mais on ne connaissait pas ces valeurs chiffrées à l'époque). Le 3 août 1908, Paul Bouyssonie trouve une calotte crânienne puis un squelette presque complet présentant les caractéristiques morphologiques des Néandertaliens (en particulier le bourrelet sus-orbitaire), Néandertaliens dont l'existence commençait à être bien documentée en ce début du XXème siècle. Les frères Bouyssonie travaillaient très bien pour l'époque, et les descriptions, dessins et photographies qu'ils ont faits de leur trouvaille sont très précis. Ils notent en particulier que le squelette était disposé au fond d'une fosse régulière, manifestement creusée par la main de l'homme dans le plancher de la grotte. Ils notent la position quasi-fœtale du squelette, et le fait que la tête était calée par des pierres. Fosse régulière, position fœtale, tète calée par des pierres… cela excluait qu'il s'agisse des restes d'un homme mourant venu agoniser seul dans cette grotte, ou d'un cadavre amené là par des grands prédateurs. Il s'agissait de la première “preuve” que des hommes de Neandertal prenaient soin et enterraient leurs morts. Ils avaient donc une “conscience”.

Cette découverte fit grand bruit à l'époque, et fut contestée par beaucoup. Ces conclusions furent en particulier très “nuancées” pour ne pas dire remises en cause par le paléoanthropologue Marcellin Boule (1861-1942), professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle, qui publia quelques années plus tard une étude détaillée du squelette. Dans cette étude, il conclut que l'homme de la Chapelle-aux-Saints était « idiot », bestial, brutal, qu'il marchait mal, en gardant le dos vouté… Cette conclusion était très fortement influencée par l'idée qu'on se faisait à l'époque des hommes préhistoriques, “nécessairement” intermédiaires entre l'homme et le chimpanzé ou le gorille. Et un homme plus vieux que l'homme moderne était “forcément” moins intelligent, avec une bipédie “évidemment” plus frustre… puisque l'Homme moderne (surtout l'Européen blanc) était “bien sûr” au sommet de l'Évolution, Évolution qui était “forcément” un progrès (on était en 1908 !) (cf. Une idée reçue : L'évolution mène toujours au progrès ). Cette conclusion, mais on ne l'a découvert que plus tard en particulier grâce aux travaux repris à partir de 1957, était aussi due au fait que l'homme de la Chapelle-aux-Saints était un vieillard, malade, très handicapé. Il souffrait, entre autres, d'une déformation de la hanche gauche, d'un genou abimé, d'un écrasement (cicatrisé) d'un gros orteil, d'une arthrite des cervicales et d'une côte cassée mais ressoudée en mauvaise position… Ces études postérieures suggèrent fortement que ce vieillard était, au moins à la fin de sa vie, incapable de chasser, voire de se déplacer par lui-même ; il devait donc être “entretenu” par son clan qui en prenait soin, autre “preuve” d'une “empathie” et d'une “conscience” chez les Néandertaliens. L'étude du crâne presque complètement édenté a montré que beaucoup de ses dents étaient tombées bien avant sa mort. Il était peut-être nécessaire que d'autres lui prépare (en la hachant) sa nourriture.

Ces études “modernes” ont montré que l'Homme de la Chapelle-aux-Saints date de −45 000 ans.

Et on peut se demander pourquoi Marcellin Boule a fortement privilégié ses conclusions tirées de l'étude anatomique des os, au détriment des conclusions de l'étude du site menées pourtant soigneusement par les frères Bouyssonie.

Deux articles récents parmi d'autres sont disponibles sur le web (cf Evidence supporting an intentional Neandertal burial at La Chapelle-aux-Saints et Néandertal, le cousin réhabilité ) et font le point sur les derniers résultats concernant cet Homme de la Chapelle-aux-Saints et les Néandertaliens.

À part la Bouffia de Bonneval qu'on peut apercevoir de loin à travers des grilles (on ne peut y accéder qu'accompagné, par exemple lors d'évènements type “journées du patrimoine”), il n'y a pas grand-chose à voir sur le terrain à la Chapelle-aux-Saints. Mais depuis 1996, un petit musée a été installé sur la commune, le Musée de l'Homme de Neandertal. Si vous habitez la Corrèze ou le Lot, si vous êtes amenés à y passer vos vacances, ou simplement si vous traversez ces départements en empruntant l'autoroute A20, allez visiter ce petit muséee, il en vaut la peine.

Dans un premier temps, nous vous montrerons ce qu'expose le Musée de l'Homme de Néanderthal quant à la découverte de 1908 (figures 1 à 8). Puis nous vous montrerons à quoi ressemble la Bouffia Bonneval en 2018 (figures 9 à 11), puis quelques exemples de ce qu'expose le musée à propos de l'Homme de la Chapelle-aux Saints et des autres Néandertaliens (objets, panneaux… figures 12 à 17), puis enfin quelques documents proposés par le Musée illustrant les débats et les querelles ayant lieu dans les années 1908-1910 sur « l'humanité ou la bestialité » de l'Homme de Neandertal (fig. 18 à 26).

Figure 7. Schémas des frères Bouyssonie montrant une coupe transversale (en haut) et longitudinale (en bas) de la grotte de la Chapelle-aux-Saints (la Bouffia Bonneval)

Le squelette, en place dans sa fosse artificielle, est figuré en noir. On ne peut qu'apprécier le soin apporté à la stratigraphie des dépôts internes à la grotte. En effet, au début du XXème siècle, bien souvent, on creusait sans trop s'occuper du contexte géologique local, parfois dans le seul but de trouver outils, ossements et autres pièces de musée.


Figure 8. Compte-rendu de fouille écrite par les frères Bouyssonie

La description qu'ils font de la grotte prouve vraiment le caractère intentionnel de l'inhumation.


Figure 9. Le Bouffia Bonneval dans son état de juillet 2018, la Chapelle-aux-Saints (Corrèze)

La grotte, qui est plus un abri sous roche profond qu'une véritable grotte, est creusé dans des calcaires dolomitiques du Lias (Hettangien, l1-2b sur la carte géologique de Souillac). Le plancher de la grotte est protégé par du matériel isolant recouvert par une bâche. Une plaque a été fixée au-dessus de la grotte en 1958 à l'occasion du cinquantenaire de la découverte de 1908.


Figure 10. Le Bouffia Bonneval (à gauche) et une autre cavité voisine (à droite) dans leur état de juillet 2018

Ces cavités sont creusées dans des calcaires dolomitiques du Lias (Hettangien, l1-2b sur la carte géologique de Souillac).


Figure 11. Autres abris sous-roche situés quelques dizaines de mètres à l'Ouest de la Bouffia Bonneval

Ces abris sous roche sent protégés par des constructions légères afin d‘éviter l'érosion des planchers de ces cavités qui seront sans doute refouillées dans l'avenir.


Outre le moulage du squelette dans la position où il a été découvert en 1908 (figures 1 et 2) et des photographies et dessins de cette époque (figures 3 à 8), le musée expose des moulages d'os de Néandertaliens, des outils moustériens, des panneaux illustrés concernant les Néandertaliens, ce qu'on sait (et ce qu'on ignore) d'eux…

Figure 12. Moulage du crâne de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints, vu de face

On note son bourrelet sus-orbitaire et le fait qu'il ne lui reste que deux dents. L'étude des alvéoles dentaires a montré que beaucoup de ces dents étaient tombées longtemps avant la mort.


Figure 13. Autre moulage du crâne de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints, vu de profil

On note son bourrelet sus-orbitaire et le fait qu'il ne lui reste que deux dents. L'étude des alvéoles dentaires a montré que beaucoup de ces dents étaient tombées longtemps avant la mort.



Figure 15. Vitrine montrant des éclats et des outils caractéristiques du Moustérien

Plus de 2300 objets de pierre taillée ont été trouvés dans la Bouffia Bonneval.



Figure 17. Panneau expliquant la position de l'Homme de Néandertal dans la “lignée humaine”


Et en plus de documents historiques relatant la fouille de 1908, de moulages d'os, d'objets et de panneaux concernant les Néandertaliens, le musée propose sur des panneaux présentant schémas, articles et caricatures de presse relatant (1) le changement d'idée qu'on s'est fait sur les Néandertaliens entre le début et la fin du XXème siècle, et (2) les débats agitant la société des années 1908-1910 quand à la nature et à l'âge des hommes “préhistoriques”.



Figure 20. Dessin paru dans la revue l'Illustration en 1909, dessiné par le peintre tchèque Frantisek Kupka (1871-1957) selon les “instructions” de Marcellin Boule

Ce dessin, exposé au Musée de l'Homme de Néandertal, illustre bien ce que pensait Marcellin Boule, et qu'il a explicité lui-même dans son livre Les hommes fossiles, paru en 1920. Dans ce livre, il écrit : « l'absence probable de toutes traces de préoccupations d'ordre esthétique ou d'ordre moral qui s'accorde bien avec l'aspect brutal de ce corps vigoureux et lourd, et cette tête osseuse, aux mâchoires robustes, où s'affirme encore la prédominance des fonctions purement végétatives ou bestiales sur les fonctions cérébrales ».


Figure 21. Représentation moderne de ce qu'on pensait (en 2011-2013) des Néandertaliens

Les différences avec la vision de Boule sautent aux yeux. Tout d'abord, ce n'est pas un homme de Néandertal, mais une femme de Néandertal. N'oublions pas en effet que les femmes représentent la moitié de l'humanité. La face n'est pas simiesque, la posture est droite. Cette femme est habillée, porte un filet, ce qui montre des capacités de “tissage”, et un collier qui suggère une recherche d'esthétisme.


En France, la découverte de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints a suscité des discussions passionnées voire violentes, qui ont largement débordé le petit milieu scientifique. Dans cette première décennie du XXème siècle, on discutait encore de l'authenticité des grottes ornées qu'on commençait à découvrir. L'Évolution proposée par Darwin était encore discutée, et surtout les travaux de Darwin sur l'origine de l'Homme étaient mal compris et abondamment commentés par des gens qui ne les avaient jamais lus. 1908, c'était 3 ans après la séparation de l'Église et de l'État (en 1905). L'Homme de la Chapelle-aux-Saints ne remettait-il pas en cause les textes sacrés si on les interprétait à la lettre ? Et le fait que ce soient deux prêtres catholiques qui aient découvert l'Homme de la Chapelle-aux-Saints et qui lui attribuaient des sentiments humains était très mal vu par la “droite catholique”, qui reprochait à ces deux prêtres de nier la Création divine et l'existence d'Adam.

Nous vous présentons (dans l'ordre chronologique) quelques articles de presse visibles dans le Musée de l'Homme de Néandertal et illustrant la variété des réactions.

Figure 22. Extrait pris dans Le Radical (journal radical-socialiste) du 15 décembre 1908


Figure 23. Extrait pris dans Le Journal (journal plutôt classé à gauche en 1908) du 15 décembre 1908


Figure 24. Extrait pris dans Le Journal des Débats du 20 décembre 1908


Figure 25. Caricature se moquant à la fois des gens ne croyant ni à l'ancienneté de l'homme de la Chapelle-aux-Saints ni à sa découverte par un prêtre catholique

Cette caricature, exposée au Musée de l'Homme de Néandertal, a été publiée le 22 décembre 1908 par La Lanterne, journal satirique assez souvent violemment anticlérical.


Figure 26. Extrait pris dans La Croix (journal catholique) du 8 janvier 1909


Les Néandertaliens sont actuellement “à la mode”. Depuis quelques années, on a beaucoup parlé de son hybridation avec l'Homme moderne, et très récemment avec un Dénisovien. Sa disparition fait l'objet d'émissions à la télévision. Il y a actuellement une exposition du MNHN au Musée de l'Homme à Paris, ouverte jusqu'au 7 janvier 2019 (Néandertal, L'Expo)…

Puisque ce thème est “à la mode”, raison de plus pour se renseigner auprès de sources fiables, et aller visiter les sites néandertaliens de France.

Figure 27. Le Musée de l'Homme de Néandertal à la Chapelle-aux-Saints, Corrèze

Pour de plus d'informations, parcourez le site du musée.


Figure 28. Localisation de la Chapelle-aux Saints (punaise jaune) dans les Causses du Quercy

La Chapelle-aux-Saints n'est qu'à 12 km du gouffre de Padirac, 15 km de Rocamadour, 40 km du marché de Brive-la-Gaillarde ou de la Grotte de Lascaux, 50 km des Eyzies et de son Musée de la Préhistoire… Allez-y !