La disparition d'un glacier alpin : l'ex glacier des Prés les Fonts, le Monêtier-les-Bains (Hautes Alpes)

Pierre Thomas

ENS Lyon - Laboratoire de Géologie de Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

27/02/2012

Résumé

Moraines et recul des glaciers.


Figure 1. Moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts, le Monêtier-les-Bains (Hautes Alpes)

Moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts, le Monêtier-les-Bains (Hautes Alpes)

Ces moraines ont la forme caractéristique « en fer à cheval » qu'on trouve à la terminaison de certaines petites langues glaciaires, combinaison entre des moraines latérales (les deux branches du fer à cheval) et la moraine frontale (le devant du fer à cheval). La partie la plus à l'aval de la crête morainique est à une altitude de 2510 m. Cette crête est légèrement entaillée par deux petites ravines d'érosion. Les trois photos qui suivent correspondent à trois zooms de plus en plus éloignés de cet ex glacier situé au pied du Pic de Prés les Fonts (3358 m).


Figure 2. Moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts, au pied de la crête du Lauzas

Moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts, au pied de la crête du Lauzas

Ces moraines sont situées au pied de la crête du Lauzas, sur son versant Nord. On voit nettement deux « fers à cheval » morainiques. Celui de gauche (détail sur la figure 1) et ses deux légères incisions érosives, et un plus à droite, entaillé lui aussi par deux incisions beaucoup plus marquées.


Figure 3. Pic de Prés les Fonts (3358 m, à droite) et la crête du Lauzas (à gauche)

Pic de Prés les Fonts (3358 m, à droite) et la crête du Lauzas (à gauche)

Les moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts sont situées au pied de la crête du Lauzas, sur son versant Nord. On voit nettement deux « fers à cheval » morainiques. Celui de gauche (détail sur la figure 1) et ses deux légères incisions érosives, et un plus à droite, entaillé lui aussi par deux incisions beaucoup plus marquées.


Figure 4. Pic de Prés les Fonts (3358 m), encadré par les pics du Casset (à droite) et la crête du Lauzas (à gauche)

Pic de Prés les Fonts (3358 m), encadré par les pics du Casset (à droite) et la crête du Lauzas (à gauche)

Les moraines de l'ex glacier des Prés les Fonts sont situées au pied de la crête du Lauzas, sur son versant Nord. On voit nettement deux « fers à cheval » morainiques. Celui de gauche (détail sur la figure 1) et ses deux légères incisions érosives, et un plus à droite, entaillé lui aussi par deux incisions beaucoup plus marquées. Au premier plan de cette photo, l'entrée Sud-Est du village du Monêtier-les-Bains (05).


 

Nous avons eu des mois de décembre 2011 et janvier 2012 particulièrement doux. Peut-être certains "écolos" en ont-il tiré argument pour prouver la réalité du réchauffement climatique. Nous avons eu par contre un début février plus froid que la moyenne, et peut-être certains "climato-sceptiques" s'en sont servi pour nier le réchauffement climatique. Ceux qui auraient utilisé l'un ou l'autre de ces arguments, dans un sens ou dans un autre, auraient simplement montré qu'ils ne faisaient pas la différence entre cas particulier et tendance générale, entre météorologie et climat. De même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, un début d'hiver doux ou un mois de février froid en Europe occidentale ne signifient rien quand à l'évolution du climat, ni au niveau local, ni au niveau global. Pour apprécier une évolution climatique, il faut tout d'abord séparer l'évènement exceptionnel d'une tendance globale. Et si tendance globale il y a, il faut séparer une tendance locale d'une tendance générale à l'échelle du globe.

Pour estimer une vraie tendance locale, en plus des statistiques faites sur une longue période de temps, il existe des phénomènes biologiques ou géologiques qui intègrent les variations climatiques sur une longue période de temps, et qui permettent de dégager d'éventuelles tendances générales.

La variation de taille des glaciers (glaciers polaires ou glaciers de montagne) permet d'apprécier cette variation du climat à l'échelle d'une région.

Les petits matins de décembre, avec leur soleil bas sur l'horizon, leur éclairage rasant et leur couverture neigeuse, permettent parfois de bien visualiser les reliefs. En témoignent ces photos prisent le 11 décembre 2011 vers 9h du matin, au Monêtier-les-Bains, sur la route de Briançon, au col du Lautaret. On y voit très nettement les moraines latérales et frontales d'un petit glacier, avec leur forme caractéristique de fer à cheval. Mais manifestement, le glacier n'est plus présent derrière ces moraines.

L'utilisation de Google Earth permet de voir ces moraines sous d'autres angles, et de constater qu'effectivement le glacier n'existe plus, ou plus précisément n'existait plus durant l'été 2010, date de la prise de la photographie Google Earth.

Figure 5. Été 2010 : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et anciennes moraines situées sur son versant Est, au pied Nord de la crête du Lauzas

Été 2010 : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et anciennes moraines situées sur son versant Est, au pied Nord de la crête du Lauzas

Ce glacier possédait deux langues, à l'origine des deux moraines en forme de fer à cheval. Malgré une légère brume, on voit qu'il n'y a plus de glace en amont de ces moraines, mais seulement quelques plaques de neige.


Avec la fonction « image historique » à laquelle on peut accéder par la rubrique « affichage » dans la barre d'outil de Google Earth, on peut retrouver une image mise en ligne en janvier 2003 (prise en été 2002), sans aucune brume. On y distingue encore mieux les moraines que sur l'image de 2010, et on voit aussi qu'il reste un peu de « blanc » en amont des moraines. Avec la résolution de ces images, on ne peut pas savoir s'il s'agit de plaques de neige non encore fondues en cette période de l'été 2002 (cas probable dans la partie aval de l'ex glacier), ou d'un tout petit glacier résiduel (ce qui est possible en amont).

Figure 6. Été 2002 : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et anciennes moraines situées sur son versant Est, au pied Nord de la crête du Lauzas

Été 2002 : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et anciennes moraines situées sur son versant Est, au pied Nord de la crête du Lauzas

Ce glacier possédait deux langues, à l'origine des deux moraines en forme de fer à cheval. L'absence de brume rend les moraines encore plus spectaculaires. L'emplacement de l'ancien glacier est occupé par des plaques de neige en aval ou un possible petit glacier relique en amont.


Grâce à la possibilité de superposer la carte géologique BRGM 1/50 000 à l'image Google Earth, et comme cette carte géologique (Saint Christophe en Oisans) utilise un fond topographique IGN datant de 1967, on peut voir l'état des glaciers en 1967.

Figure 7. Carte géologique du BRGM : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et crête du Lauzas

Carte géologique du BRGM : Pic de Prés les Fonts (3358 m) et crête du Lauzas

Même prise de vue que les deux photos précédentes.

De bas en haut, au centre de l'image, on note (1) ce que la notice de la carte géologique appelle le « glaciaire ancien » (teinte gris clair avec points bleus), (2) ce qui est appelé « glaciaire historique » (gris, légendé Gz) et (3) une zone blanche avec les courbes de niveau en bleu, et qui correspond au glacier des Prés les Fonts tel qu'il était en 1967. Au sein de la formation Gz, la carte géologique montre une ligne bleue courbe en forme de W irrégulier, légendée « vallum » (ou crête) morainique. Ce trait bleu correspond exactement aux deux « fers à cheval » visibles sur les photos qui précèdent. D'après la notice de la carte géologique, cette crête morainique correspond à l'extrémité des glaciers du Petit Âge Glaciaire (qui s'étend du 16ème siècle à la fin du 19ème / début du 20ème siècle). Le glacier des Prés les Fonts alimentait ces moraines jusqu'à la fin du 19ème / début du 20ème siècle. Le recul (1900-1967) puis la disparition (1967-2010) peut ainsi être parfaitement visualisé grâce aux possibilités de Google Earth.


Les 3 figures suivantes illustrent recul et disparition de ce glacier sous un autre angle de vue.

Figure 8. La crête du Lauzas vue vers le Nord pendant l'été 2010

La crête du Lauzas vue vers le Nord pendant l'été 2010

À son pied Nord, l'ancien glacier des Prés les Fonts maintenant disparu et ses moraines datant du début du 20ème siècle.


Figure 9. Carte géologique BRGM de la crête du Lauzas vue vers le Nord, 1967

Carte géologique BRGM de la crête du Lauzas vue vers le Nord, 1967

À son pied Nord, le glacier des Prés les Fonts est parfaitement visible, ainsi que ses moraines (ligne bleue) datant du début du 20ème siècle.


Figure 10. La crête du Lauzas vue vers le Nord pendant l'été 2010 : report des tracés du glacier (1967) et des moraines

La crête du Lauzas vue vers le Nord pendant l'été 2010 : report des tracés du glacier (1967) et des moraines

Ces reports permettent de constater que le retrait du glacier pendant les deux premiers tiers du 20ème siècle est très largement inférieur à celui des quarante années qui ont suivi. Il s'agit là d'une manifestation particulièrement spectaculaire du réchauffement climatique local et de son accélération récente.


 

On peut comparer le recul de ce glacier des Prés les Fonts avec celui d'autres « petits glaciers » en situation topographique peu différente : situés au pied de crêtes d'altitude « modérée » (moins de 4000 m), alimentés par les nombreuses avalanches qui en sont issues, et possédant une faible surface d'alimentation à altitude supérieure à 3000 m. C'est par exemple le cas des glaciers des Nantillons et de Blaitière situés sur le versant Nord-Ouest des Aiguilles de Chamonix. Là encore, Google Earth permet de comparer la taille de ces glaciers au début du 20ème siècle (avec leurs moraines particulièrement visibles), pendant l'année 1975 (date du fond topographique de la carte géologique BRGM Chamonix 1/50 000), et en 2010, date de la dernière photographie affichée par Google Earth.

On peut noter que si le glacier des Prés les Fonts a disparu, ce n'est pas le cas des glaciers des Nantillons et de Blatière. Ceux-ci ont fortement diminué mais existent encore, bien que leurs anciens fronts étaient à peu près à la même altitude que celui du glacier des Prés les Fonts. Cette différence de destin est sans doute à relier à la latitude plus élevée de Chamonix par rapport au Monêtier-les-bains (Chamonix est environ 100 km plus au Nord que Monêtier-les Bains), à l'exposition différente (exposés globalement au Nord-Ouest pour les glaciers de Chamonix, au Nord-Est pour les glaciers du Monêtier) au climat plus méditerranéen des Hautes Alpes et à la plus basse altitude des crêtes bordant le glacier des Prés les Fonts.


Figure 12. Été 2010 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

Été 2010 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

Deux « fers à cheval » morainiques sont particulièrement spectaculaires. Il n'y a plus de glace immédiatement en amont de ces moraines, et il faut remonter de plusieurs centaines de mètres pour retrouver les glaciers, d'ailleurs difficiles à distinguer car particulièrement recouverts de blocs de pierres et d'éboulis rocheux. Les crêtes rocheuses surmontant ces glaciers ont une altitude de 3300 à 3500 m.


Figure 13. Carte géologique, 1975 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

Carte géologique, 1975 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

On distingue la surface occupée par ces deux glaciers en 1975 (date de la carte topographique ayant servi de base au BRGM), ainsi que la position des crêtes morainiques de la fin du 19ème / début du 20ème siècle (traits bleus). Un petit glacier sans nom (signalé par la flèche noire) est visible au centre de la figure.


Figure 14. Comparaison 1975 - 2010 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

Comparaison 1975 - 2010 : glacier des Nantillons (à gauche) et glacier de Blaitière (à droite) au pied des Aiguilles de Chamonix (Haute Savoie)

Sur la vue de 2010, ont été reportées la crête morainique du début du 20ème siècle, la limite aval des glaciers en 1975 et la limite actuelle (été 2010) de ces deux glaciers. Cette limite actuelle des glaciers, partiellement recouverts d'éboulis rocheux, est assez difficile à distinguer du substratum récemment dégagé des glaces par le recul des glaciers et très encombré, lui aussi, de blocs rocheux. Le recul des glaciers depuis le début du 20ème siècle et son accélération ces quarante dernières années est particulièrement évident. Le petit glacier signalé sur la figure précédente par une flèche noire semble avoir complètement disparu.


 

Il n'y a pas que les glaciers cités ci-dessus qui ont diminué de taille (ou ont disparu) dans les Alpes. D'autres ont déjà été évoqués à l'occasion d'autres images de la semaine : moraine latérale du glacier de l'Invernet, table glaciaire du glacier Nord de la Chiaupe, icebergs au pied du glacier de Bellecôte, farine glaciaire près du front du glacier des Quirlies.

En décembre 2011, au congrès annuel de l' American Geophysical Union , des glaciologues français (équipes de Grenoble, de Toulouse…) ont fait le point sur le triste état des glaciers des Alpes françaises. On peut, comme l'a fait Le Monde daté du 11-12 décembre 2011, résumer ces communications. La surface des glaciers alpins français est passée de 374 km2 au début des années 1970, à 275 km2 aujourd'hui. La perte de surface a été deux fois plus importante entre 1986 et 2003 qu'entre 1970 et 1986. Les chercheurs ont noté une accélération du phénomène, accélération sans précédent depuis au moins un siècle et demi. Cette diminution de surface est variable selon les massifs : 10% « seulement » pour le massif le plus haut (Mont Blanc), et disparition quasi totale des glaciers de l'Ubaye, par exemple. Si la diminution de surface est facile à mesurer grâce aux images aériennes et satellitales, la diminution d'épaisseur (donc de volume) est beaucoup plus difficile à mesurer pour l'ensemble des glaciers. Pour les glaciers bien étudiés, cette diminution d'épaisseur s'accélère, elle aussi. Elle était par exemple de 60 cm/an en moyenne sur la langue terminale de la Mer de Glace entre 1979 et 1994. Elle était de 4 m/an en moyenne entre 2000 et 2008.

Heureusement, comme l'affirment certains "climato-sceptiques" (qu'on devrait plutôt appeler "climato-négationistes"), que le réchauffement climatique n'existe pas ! Quel serait le recul des glaciers si ce réchauffement existait ?!?