Mots clés : science-fiction, Lune

De la Terre à la Lune de Jules Verne

Hugues Chabot

Univ. Claude Bernard (Lyon 1) - S2HEP

Cyril Langlois

ENS Lyon - Préparation à l'agrégation SV-STU

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

16/04/2018

Résumé

Le contenu scientifique du roman de Jules Verne et son contexte historique, social et intellectuel.


Transcription par Cyril Langlois de la présentation d'Hugues Chabot du 02 novembre 2015 à l'ENS de Lyon, donnée dans le cadre du cours pluridisciplinaire des écoles doctorales EPIC, PHAST et INFOMATH intitulé La Terre, sa forme, sa rotation, ses marées - Morceaux choisis mathématiques, géophysiques et historiques.

Le roman de Jules Verne De la Terre à la Lune [1] (1865), et sa suite Autour de la Lune [2] (1869), est considéré aujourd'hui comme l'une des œuvres pionnières de la science-fiction. Il parait d'abord en feuilleton dans Le journal des débats — dont la rubrique scientifique a pour rédacteur en chef depuis 1845 le physicien Léon Foucault (1819–1868) — avant d'être imprimé en volume en 1865.

Avant Verne

Si l'on cherche les premiers récits mettant en scène un voyage vers ou sur la Lune, on peut remonter très loin, dans les récits de l'Antiquité. Plus proche de nous, les premiers écrits sur ce thème se rencontrent au XVIème-XVIIème siècle. Leur apparition est à mettre en relation avec les travaux de Galilée, dont les observations ( Sidereus Nuncius , 1610) — et la publicité qu'il en fait — brise la dichotomie aristotélicienne entre le monde sublunaire et le monde céleste : les reliefs que Galilée décrit à la surface de la Lune viennent réfuter la perfection des corps célestes. L'idée même d'un voyage sur ces autres mondes devient concevable.

On notera cependant que la question de la « pluralité des mondes », défendue par le dominicain italien Giordano Bruno (1548–1600), n'apparait pas à proprement parler avec lui. Comme le montre l'historien Steven Jan Dick (La pluralité des mondes, Actes Sud, 1989), il s'agit au XVème-XVIème siècle d'une querelle théologique sur la possibilité d'existence d'autres « mondes » créés par Dieu, d'autres univers en termes modernes. Le débat s'apparentait donc plutôt à ceux portant aujourd'hui sur l'existence d'univers parallèles, d'un multivers, etc., mais ne concernait pas la nature des corps observés dans l'espace connu. Ce glissement conduira Giordano Bruno au bucher pour hérésie.

Figure 1. De la Terre à la Lune. Trajet direct en 97 heures 20 minutes


Dans la littérature plus récente, le thème du voyage vers la Lune se retrouve notamment chez deux auteurs du XVIIème siècle, qui en font le cadre d'une utopie satirique, genre littéraire en plein développement :

  • le français Cyrano Savinien de Bergerac (1619 ?–1655), dans son Histoire comique des États et Empires de la Lune [3] publié à titre posthume en 1657 ;
  • et l'évêque anglais Francis Godwin (1562–1633), avec The Man in the Moone [4] (L'homme dans la Lune), sans doute écrit vers 1620 et publié en 1638.

Ces œuvres n'ont aucune prétention au réalisme dans leur mise en scène du trajet vers la Lune : Cyrano s'y rend grâce à une ceinture de flacons de rosée, le personnage de Godwin par une structure de bois tirée par des oiseaux. Ce voyage n'est qu'un moyen littéraire pour amener à la description d'un monde utopique permettant, en miroir, une critique de la société du moment.

Figure 2. Un moyen très fantaisiste d'atteindre la Lune pour Cyrano, XVIIème siècle

Cyrano prend son envol, entrainé par sa ceinture de rosée "aspirée" par le soleil du matin.


Figure 3. Un moyen très fantaisiste d'atteindre la Lune pour un homme, XVIIème siècle

Le harnais tiré par des cygnes sauvages de Gonsales, le personnage de Francis Godwin, lui permet d'atteindre la Lune.


Beaucoup plus intéressante comme source possible d'inspiration du roman de Jules Vernes est l'échange épistolaire entre Descartes et Marin Mersenne (1588–1648), dans lequel les deux penseurs s'interrogeaient sur le devenir d'un boulet tiré à la verticale : retomberait-il dans le fût du canon dont il sortait ?

Figure 4. "Retombera-t-il ?", l'expérience de pensée du "boulet de Mersenne"


L'anglais Robert Hooke (1635–1703) traitera cette balistique du boulet comme le problème du mouvement à deux corps ; il montrera que la trajectoire du boulet est un arc de conique et que le boulet doit retomber à l'Ouest du canon. Si ce problème n'est plus d'actualité pour Verne, il en garde l'image balistique.

La touche de Jules Verne : mêler rigueur et fantaisie

Jules Verne (1828–1905) était un écrivain sans formation scientifique initiale. Néanmoins, les soixante romans qu'il produisit pour l'éditeur Pierre-Jules Hetzel se basaient sur une solide documentation, principalement dans les domaines de la géographie et de l'ethnographie. Ses récits répondaient à la demande d'une époque qui voyaient naitre les revues spécialisées ciblant un public mûr et exigeant, où s'exprimaient directement des scientifiques, comme Léon Foucault, ou les premiers journalistes et vulgarisateurs scientifiques (Léon Figuier, Camille Flammarion...) ; le lectorat de ces feuilletons ne se limitait donc pas aux enfants, même s'ils en constituaient une part majeure et captive.

Figure 5. Jules Verne, vers 1856


Verne revendiquait de produire une littérature basée sur une science « sérieuse », à l'opposé de son contemporain et concurrent, le britannique Herbert Georges Wells (1866–1946) dont les principaux romans, mettant en scène une science nettement plus imaginaire, furent publiés vers 1900 : La machine à explorer le temps (1895), L'homme invisible (1897), La guerre des mondes (1898), Les premiers hommes dans la Lune (1901).

Ainsi Verne, en plus de se documenter solidement par lui-même, sollicita-t-il les compétences d'un véritable mathématicien, son cousin Henri Garcet, professeur au lycée Henri IV, pour calculer les paramètres du voyage de son obus lancé vers la Lune : durée du périple (« trajet direct en 97 heures 20 minutes »), heure (97 h 20 min avant le passage de la Lune au zénith) et lieu du lancement (à 28° de latitude Nord, aux États-Unis, non loin de l'actuelle base de Cap Canaveral).

Verne prend en compte la vitesse d'entrainement du projectile due à la rotation terrestre, de même qu'il calcule la vitesse de libération et la distance à laquelle les attractions gravitationnelles lunaire et terrestre s'équilibrent (point dit de Lagrange L1). Il envisage également les problèmes de l'alunissage en équipant l'obus de rétro-fusées et d'un matelas amortisseur empli d'eau. Un simple capitonnage intérieur monté sur un réseau de ressort devant assurer la protection des passagers lors du contre-coup dû au tir de départ.

Néanmoins, d'autres aspects de l'histoire restent du domaine de la fantaisie et ne résistent pas à un examen critique de leur vraisemblance. Le fonctionnement du canon, par exemple : la faisabilité même d'une explosion suffisamment puissante pour propulser l'obus est douteuse, et le canon lui-même n'y résisterait pas. De même, Verne ne met en scène l'état d'apesanteur qu'en cours de route : « la pesanteur du boulet [. . . ] finira par s'annuler complètement au moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre, c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet » (p.21). En réalité, cet état s'installe aussitôt que l'obus sort de l'atmosphère et dure tout le long de la trajectoire balistique, ce que Verne savait probablement.

Figure 6. "Feu !", le départ du projectile


Le roman de Verne peut-il donc vraiment être considéré comme de la science-fiction ? N'est-il pas plutôt un roman de fantaisie utilisant comme ressort une science déjà classique pour son époque ? Il a, en tout cas, été présenté comme une œuvre de science-fiction par les revues consacrées à ce genre littéraire. Verne est également revendiqué comme ascendance par le courant de la «  hard-science fiction  », dont les auteurs, souvent de formation scientifique, s'attachent à ancrer leurs écrits sur des notions scientifiques réelles et à leur donner une certaine crédibilité scientifique. On citera parmi les plus connus Arthur C. Clarke (1917–2008), Isaac Asimov (1920–1992), Fred Hoyle (1915–2001) ou Stephen Baxter (1957–).

Remarquons, pour terminer, que De la Terre à la Lune (1865) ne connut pas le même succès que d'autres romans de Jules Verne. Peut-être parce que ce roman n'a pas de véritable conclusion : il s'achève sur le départ du projectile, laissant le lecteur dans l'attente. Or ce relatif insuccès eut peut-être pour conséquence de retarder d'autant plus la publication de sa suite, Autour de la Lune (1869), Pierre-Jules Hetzel ayant préféré ramener Verne à des histoires plus terrestres : Les aventures du Capitaine Hatteras (1867), Les enfants du capitaine Grant (1868) et Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870).

Bibliographie

Références des principaux ouvrages cités et dont les illustrations de cet article sont tirées.

Jules Verne, 1865. De la Terre à la Lune. Trajet direct en 97 heures 20 minute , Jean Hetzel éditeur, Paris. Disponible en ligne sur Gallica et Wikisource

Jules Verne, 1870. Autour de la Lune Lune , Jean Hetzel éditeur, Paris. Disponible en ligne sur Gallica et Wikisource

Cyrano Savinien de Bergerac, 1657. Histoire comique des États et Empires de la Lune . Disponible en ligne sur Gallica

Francis Godwin, 1638. [The Man in the Moone]. Version française, L'homme dans la Lune , disponible en ligne sur Gallica

Pierre Varignon, 1690. Nouvelles conjectures sur la pesanteur . Disponible en ligne sur Gallica

Mots clés : science-fiction, Lune