Le scivolo delle donne (glissade des femmes ou toboggan des femmes), un bel exemple de poli pygien et de chronologie relative, géosite archéologique de Bard, Val d'Aoste, Italie

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Damien Mollex

Dép. Sciences de la Terre / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

30/03/2015

Résumé

 Chronologie relative entre plis synmétamorphes, moutonnements et stries glaciaires, et un poli pygien anthropique dans les gneiss du fort de Bard.


Figure 1. Roches (gneiss) moutonnées et striées par le glacier würmien de la Dora Baltea affleurant au pied du Fort de Bard (Val d'Aoste, Italie) dans le géosite archéologique de Bard

Cette surface glaciaire est recoupée par une bande polie, parfaitement lisse et lustrée qui descend verticalement le long de la ligne de plus grande pente. Cette bande polie est appelée scivolo delle donne , que l'on peut traduire en « glissade (ou toboggan) des femmes ». Quelle que soit l'origine de ce "toboggan" des femmes, on peut établir la chronologie relative suivante (du plus vieux au plus jeune) : (1) formation des gneiss, (2) érosion glaciaire de ces gneiss avec formation du relief moutonné et des stries, (3) formation de ce toboggan des femmes.

À gauche, un bloc erratique. Nous sommes ici dans le géosite archéologique de Bard.


Figure 2. Vue d'ensemble, depuis sa partie inférieure, du scivolo delle donne (toboggan des femmes), bande polie et lustrée qui recoupe un moutonnement glaciaire strié

À gauche, un bloc erratique. En bas de ce toboggan, on voit très bien les microplis synmétamorphes affectant le gneiss.

Ce site préservé et aménagé constitue le géosite archéologique de Bard (Val d'Aoste, Italie).


Figure 3. Vue d'ensemble latérale du scivolo delle donne (glissade des femmes), bande polie et lustrée qui recoupe un moutonnement glaciaire strié

On voit très bien que ce toboggan des femmes, qui se distingue par sa patine claire, est parallèle à la ligne de plus grande pente et recoupe les stries glaciaires. Les panneaux blancs donnent des indications historiques aux touristes visitant ce géosite archéologique de Bard. La cabane de bois correspond à la caisse où l'on peut acheter des billets quand on fait une visite guidée (pendant la saison touristique).



Le scivolo delle donne (toboggan des femmes, ou glissade des femmes) consiste en une bande polie et lustrée parfaitement lisse qui recoupe la surface glaciaire moutonnée et striée qui affleure dans le géosite archéologique de Bard (Val d'Aoste, Italie). L'affleurement est constitué de gneiss appartenant à la zone Sesia, zone des Alpes occidentales située à l'Est de la zone ophiolitique. Cette zone Sesia est constituée de la marge continentale apulienne (africaine) amincie par l'extension qui a ouvert l'océan alpin. Cette marge amincie a été entraînée en profondeur par la subduction de la plaque européenne (et a été métamorphisée en faciès éclogite). Puis, elle a été remontée/exhumée lors des phénomènes de collision. Tout ceci a entraîné un polymétamorphisme et une tectonique à l'origine, entre autres, de plis synmétamorphes. Ces gneiss ont été portés à l'affleurement par les phénomènes d'exhumation et d'érosion. L'avant dernière érosion ayant affecté ces gneiss date de la dernière glaciation (Würm) qui a poli et strié ces roches. Le glacier s'est définitivement retiré de la vallée d'Aoste il y a 12 000 à 15 000 ans.

C'est postérieurement à ce retrait glaciaire qu'un dernier poli a été fait, mais par les hommes, ou plutôt les femmes, préhistoriques, sans doute de l'âge du bronze, antérieurement à l'époque romaine. On retrouve sur ces moutonnements glaciaires des incisions rupestres, dont une figure "serpentiforme" (voir plus bas) qui ont justifié la création de ce géosite archéologique. À côté de ces incisions rupestres, il y a ce fameux toboggan des femmes. Il serait dû à un rite païen pré-romain, rite consistant, pour les femmes stériles, à faire une glissade sur cette pente afin d'obtenir fertilité et grossesse(s). Il faut imaginer plusieurs millénaires de glissades de postérieurs féminins, en nombre suffisant pour avoir poli et lustré une roche aussi dure que des gneiss. Il ne faut pas se moquer de ces croyances qui peuvent paraître ridicules de nos jours. Mais la puissance de l'effet placebo est telle... Mille ans après, les femmes stériles ne faisaient peut-être plus de glissades sur ce toboggan (encore que), elles sacrifiaient des poulets ; deux milles ans après, elles brûlaient des cierges ou faisaient un pèlerinage ; trois mille ans après, elles prennent des petites pastilles de sucre (homéopathie)...

Par quel adjectif qualifier ce poli effectué par des fesses ? Je propose l'adjectif pygien, venant du grec πυγος (pugê = fesse). On retrouve cet adjectif dans "uropygien" (qui concerne le croupion des oiseaux, comme la glande uropygienne), dans "callipyge" (avec de belles fesses, dont une célèbre Vénus)...

On a là un bel exemple de chronologie relative avec, du plus vieux au plus jeune : (1) formation des gneiss et de ces plis synmétamorphes, (2) érosion glaciaire de ces gneiss, avec formation du relief moutonné et des stries, (3) formation de ce toboggan des femmes. Même si les archéologues n'avaient pas daté incisions rupestres et toboggan des femmes avec des arguments stylistiques, on saurait que les hommes responsables de ce poli particulier vivaient après le dernier retrait glaciaire. Il s'agissait donc bien d' Homo sapiens , et non pas d' Homo neanderthalensis .

Figure 5. Zoom dans la moitié inférieure du toboggan des femmes ( scivolo delle donne ), géosite du fort de Bard

On voit très bien que les stries glaciaires (qui vont de droite à gauche de la photo) sont presque complètement usées au niveau du toboggan des femmes. Un bel exemple de chronologie relative entre deux phénomènes quaternaires récents (entre -15 000 -3000 ans).


Figure 6. Zoom dans la moitié inférieure du scivolo delle donne (glissade des femmes), géosite du fort de Bard

On voit très bien que les stries glaciaires (qui vont de droite à gauche de la photo) sont presque complètement usées au niveau de la glissade des femmes. Un bel exemple de chronologie relative entre deux phénomènes quaternaires récents (entre -15 000 -3000 ans).



Figure 11. Résumé de l'histoire géologique et archéologique de la glissade des femmes ( scivolo delle donne ) du géosite archéologique de Bard, Val d'Aoste, Italie

En haut à gauche : l'état actuel (2014) du site. En haut à droite : 1ère étape, formation des microplis synmétamorphes.

En bas à gauche : 2ème étape, polissage et striation par le glacier de la Dora Baltea. En bas à droite : 3ème étape, polissage et lustrage par des milliers de glissades de postérieurs féminins.



Figure 13. Localisation du géosite archéologique de Bard (punaise jaune), Val d'Aoste, Italie

Le géosite se situe au pied du fort de Bard, qui domine les communes de Bard (rive gauche) et de Hone (rive droite) dans la vallée de la Dora Baltea.


Figure 14. La vallée de la Dora Baltea (avec le géosite archéologique de Bard, punaise jaune) et son débouché dans la plaine du Pô (au premier plan)

Cette vallée débouche dans la plaine au niveau d'une structure qui n'est pas sans rappeler une feuille de trèfle, structure qui est soulignée par un liseré boisé. Il s'agit en fait de la moraine frontale du glacier de la Dora Baltea, glacier qui a dû stagner un bon moment en ce lieu lors de la dernière déglaciation. Ce glacier était sans doute l'un des plus important des Alpes, puisque son bassin versant comprend de très nombreux sommets à plus de 4000 m (Mont Blanc -en haut à gauche, Grand Paradis, Grand Combin, Cervin, Mont Rose...). C'est en passant dans cette vallée de la Dora Baltea pendant des dizaines de milliers d'années que le glacier a moutonné et strié les gneiss.


Figure 15. Un glacier en Alaska, une analogie actuelle du glacier de la Dora Baltea à la fin du Würm

La punaise jaune indique une position analogue à celle du géosite archéologique de Bard à l'époque de la fin du Würm.



Figure 17. Localisation du géosite archéologique de Bard dans l'arc alpin