Article | 27/08/2019

L'Amazonie, le « poumon de la Terre »… ou le révélateur des limites de nos dirigeants ?

27/08/2019

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

Résumé

Les cycles de la vie et de la matière non compris (oxygène, carbone) et les erreurs propagées à propos des graves incendies en Amazonie : pas de manque d'oxygène, mais relargage de gaz à effet de serre…


Les incendies qui détruisent la forêt amazonienne en cette fin aout 2019 sont une catastrophe écologique d'importance planétaire, catastrophe sans doute au moins en partie due à autre chose que la malchance ou la fatalité. Ces incendies ont déclenché un florilège de réactions, dont celle du président Emmanuel Macron en date du 22 aout 2019 : « L'Amazonie, le poumon de notre planète qui produit 20 % de notre oxygène, est en feu », et celle du Pape le 25 aout : « Nous sommes préoccupés pour les vastes incendies qui se sont développés en Amazonie. Ce poumon de forêt est vital pour notre planète ». Ces affirmations quant au rôle “pulmonaire” de l'Amazonie ont été abondamment relayées sans discussion ni débat par les associations écologiques et les journalistes (du moins celles et ceux qui privilégient la “com” par rapport à la science). Cela pose trois questions, une question relevant des sciences biologique et géologique, et deux relevant des sciences humaines : (1) l'Amazonie est-elle le poumon de la Terre ?, (2) d'où vient ce chiffre de 20 % ?, (3) comment des hommes cultivés comme notre président et ses conseillers, ou le Pape, et tous les autres, peuvent-ils commettre une telle erreur ?

Mais attention, ces questions sur les réactions et incompréhensions de certains, pour ne pas dire de la majorité, ne doivent pas être un prétexte pour occulter la gravité de la situation en Amazonie.

Les incendies de 2019 en Amazonie


Il y a “toujours” eu des incendies en Amazonie pendant la saison sèche. Depuis des millénaires, les Amérindiens pratiquent la culture sur brulis. Mais les Amérindiens ne brulaient que quelques fractions d’hectare autour de leur village, et au bout de quelques années, brulaient une autre parcelle en laissant la nature reprendre ses droits sur l’ancienne partielle défrichée. Les colons portugais ont augmenté la mise en culture de la région, mais en restant en périphérie de la forêt. Il en fut de même dans la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe avec la culture du café, de l’hévéa… Ce n’est que récemment que le défrichage “industriel” débuta et pénétra au cœur de la forêt, défrichage qui commençait par des incendies plus ou moins contrôlés. Cette explosion du défrichage est favorisée par (1) la pression démographique, (2) la demande en agrocarburants, (3) la demande en soja par l’élevage mondial, et depuis peu par une volonté politique des autorités brésiliennes.

Image nocturne montrant sous forme de points ou de taches oranges l'ensemble des incendies en Amazonie entre les 15 et 22 aout 2019

Figure 2. Image nocturne montrant sous forme de points ou de taches oranges l'ensemble des incendies en Amazonie entre les 15 et 22 aout 2019.

Cette image résulte d'une compilation des données issues des instruments MODIS embarqués sur les satellites Terra et Aqua de la NASA. Ces instruments montrent bien le nombre de feux, mais en montrent mal l'intensité, ne permettant pas de séparer grands et petits feux. Comme il y a toujours eu des feux de forêt en cette saison (les incendies “contrôlés“ sont employés comme moyen de défrichage par les Amérindiens puis par les “colons”depuis les débuts de la colonisation au XVIe siècle), cette image n'est donc pas la meilleure pour se rendre compte de la gravité de la situation de 2019.


Courbes montrant la puissance, cumulée sur une année, dégagée par les feux amazoniens

Figure 3. Courbes montrant la puissance, cumulée sur une année, dégagée par les feux amazoniens.

Les courbes jaunes sont celles des années 2012 à 2018 (courbes obtenues depuis la mise en service des instruments MODIS). On n'a aucune donnée globale précise et fiable avant la mise en service de ces satellites. Ces courbes cumulatives montrent que la puissance cumulative rayonnée par les incendies est très faible de janvier à juillet, augmente fortement des jours 220 à 280 (aout et septembre) pour se stabiliser à partir d'octobre (en ordonnée, “1” représente la puissance cumulée moyenne sur ces 7 années). La courbe rouge montre la courbe cumulative du 1er janvier au 21 aout 2019. On voit qu'en date du 21 aout, la puissance cumulée rayonnée par les incendies amazoniens de 2019 est approximativement le double de la moyenne de celle libérée les 7 années précédentes. Un effet de la politique de Jair Bolsonaro ou d'une sécheresse exceptionnelle, elle-même due au réchauffement climatique ?


L'Amazonie, le poumon de la Terre ?

On peut d'abord remarquer que si poumon veut dire « fournisseur d'oxygène (O2) » dans la bouche des utilisateurs de cette formule, c'est un terme maladroit du point de vue d'un observateur extérieur. En effet, un poumon absorbe de l'O2 et relâche du CO2 ce qui est le contraire de ce que ferait l'Amazonie d'après les utilisateurs de cette formule. Cela ne serait vrai, pour les poumons, que si on se plaçait du point de vue du sang ou d'un globule rouge : pour un globule rouge, en effet, le poumon fournit de l'O2 et élimine du CO2. En admettant que l'Amazonie fournisse de l'O2 à la planète, on devrait donc plutôt parler d'“anti-poumon”.

Cette remarque (mineure) étant faite, il se pose le vrai problème : l'Amazonie, en particulier, et les forêts, en général, sont-elles des productrices nettes d'O2 ? Comme nous allons le voir, la réponse (au premier ordre) est NON !

La photosynthèse effectivement absorbe du CO2 et de l'eau et, grâce à l'énergie solaire, les transforme en glucides, avec rejet d'O2 selon l'équation “classique” (ou qui devrait l'être) : 6 CO2 + 12 H2O ⇌ C6H12O6 (glucide) + 6 H2O + 6 O2.

Cette équation peut se simplifier (uniquement du point de vue du bilan de masse car c'est faux au point de vue réactionnel) en : CO2 ⇌ C + O2.

Comme la masse molaire du carbone est de 12 g et celle de l'oxygène de 16 g, chaque fois qu'un être chlorophyllien absorbe 44 g de CO2, il fixe 12 g de C dans une molécule organique et relâche 32 g d'O2.

Dans les traités d'écologie, on parle souvent de productivité de la photosynthèse ; dans cet article, ce terme signifie la masse de carbone incorporée par unités de temps et de surface par les écosystèmes. On parle aussi de stock de carbone : c'est la masse totale de carbone organique contenue dans la biomasse par unité de surface des écosystèmes.

Voici quelques chiffres[1].

Productivité de la photosynthèse en tonne de carbone fixé / km2 et par an

Pour 1 t de carbone fixé par la photosynthèse : 3,6 t de CO2 sont absorbées et 2,6 t d'O2 relâchées

  • Productivité forêt intertropicale : ≈ 1000 t.km-2.a-1
  • Productivité forêt tempérée : ≈ 600 t.km-2.a-1
  • Productivité forêt boréale : ≈ 400 t.km-2.a-1
  • Productivité terres agricoles : 2 à 6 fois plus qu'une forêt sous le même climat

Stock de carbone (en tonne / km2)

  • Forêt intertropicale : ≈ 25 000 t.km-2, réparties en environ 1/2 dans les végétaux et 1/2 dans le sol
  • Forêt tempérée : ≈ 16 000 t.km-2, réparties en environ 1/3 dans les végétaux et 2/3 dans le sol
  • Forêt boréale : ≈ 40 000 t.km-2, réparties en environ 1/6 dans végétaux et 5/6 dans le sol
  • Terre cultivée : ≈ 4 000 t.km-2, dont environ 1/20 dans les végétaux et 19/20 dans le sol (cette valeur est moyenné sur toute l'année ; elle dépend beaucoup du type de culture, et le stock de carbone est bien moins important dans les terres labourées en profondeur et très abondamment enrichies en engrais nitratés, les nitrates étant des oxydants qui favorise la destruction de la matière organique).

Au vu de ces chiffres, on voit bien que la photosynthèse des forêts produit de l'O2, environ 2600 t.km-2.a-1 pour la forêt amazonienne. Mais il n'y a pas que la photosynthèse dans les forêts et autres écosystèmes à l'équilibre. Les arbres respirent, ce qui absorbe de l'O2 et rejette du CO2. Feuilles, fruits et bois sont consommés et “respirés” par des phytophages, frugivores et xylophages, ce qui absorbe de l'O2 et rejette du CO2. Feuilles et branches mortes tombent au sol, et sont partiellement consommées par les champignons, les termites et autres vers, ce qui absorbe de l'O2 et rejette du CO2. À leur mort, les arbres tombent au sol et sont eux aussi consommés-respirés par champignons et xylophages, ce qui absorbe de l'O2 et rejette du CO2. Et ce qui n'a pas été consommé dans l'année à la surface s'incorpore lentement à la litière du sol, et est consommé-respiré les années suivantes par vers, champignons, bactéries… ce qui absorbe de l'O2 et rejette du CO2. Dans une forêt mature, vierge de toute intervention humaine et qui n'est traversée d'aucun cours d'eau, et comme dans tout écosystème en équilibre, respiration et photosynthèse s'équilibrent, et le bilan est théoriquement nul. Il n'y a ni production ni consommation d'O2 (ni de CO2) !

Amazonie “à l'équilibre” (en tonne et km2)

Les chiffres donnés ici pour l'Amazonie sont une moyenne qui lisse les aléas naturels, comme les évènements El Niño, et qui ne tiennent pas compte des actions anthropiques.

  • Surface forêt amazonienne : ≈ 5.106 km2
  • Stock de carbone global de l'Amazonie : ≈ 125.109 t
  • Carbone fixé annuellement par la photosynthèse en Amazonie : ≈ 5.109 t
  • Carbone oxydé annuellement par la respiration en Amazonie : ≈ 5.109 t
  • Ces transferts correspondent à environ 13.109 t d'O2 produites et absorbées chaque année et à environ 18.109 t de CO2 absorbées et produites chaque année.
Le destin des arbres est de mourir, comme cet arbre de la forêt guyanaise

Figure 4. Le destin des arbres est de mourir, comme cet arbre de la forêt guyanaise.

Et une fois mort, le bois est la proie des xylophages, champignons… et en quelques années, toute la matière organique du bois est oxydée et transformée en CO2, ce qui a absorbé de l'O2.



On peut noter qu'une terre cultivée “en routine” (sans changement de mode de culture d'une année sur l'autre) a en général une productivité plus forte qu'une forêt du fait des pratiques agricoles (utilisation d'engrais, sélection d'espèces productives…). En pleine croissance, la photosynthèse d'un champ de maïs ou de soja produit donc plus d'O2 qu'une forêt de surface équivalente. Mais comme dans une forêt, la matière organique des terres cultivées est ré-oxydée, et en général bien plus rapidement que celle des forêts : la paille est donnée aux animaux, les graines et autres organes de réserve sont mangés par les humains… ; et comme animaux et humains respirent ! Là encore, le bilan théorique global est nul. Mais on peut remarquer que le carbone stocké dans les terres cultivées est bien inférieur à celui stocké dans une forêt. En effet, la part organique du sol est en général plus bien plus faible sous les terres cultivées que sous les forêts. Et les pratiques agricoles modernes (labours profonds, utilisation de désherbants et de nitrates…) diminuent encore le stock de carbone dans les sols cultivés.

Plus légitimement que le terme de “poumon”, on parle souvent de “puits de carbone” pour les autres écosystèmes non dégradés. Nous venons de voir que forêts et autres écosystèmes contiennent un stock de carbone contenu dans la biomasse vivante et dans les sols, en moyenne de l'ordre de 25 000 t.km-2 pour une forêt intertropicale, 6 fois moins en moyenne pour une terre cultivée. Mais un stock n’est pas un puits sans fond. On parle de “puits de carbone” si ce stock de carbone augmente, si et seulement si la masse de carbone fixée par la photosynthèse est supérieure à la masse de carbone libérée par la respiration et l’oxydation. Si un écosystème à l’équilibre est un stock de carbone, ce n’est pas un puits.

Les chiffres donnés précédemment supposent que l'Amazonie (hors influence humaine) était parfaitement à l'équilibre. Mais, si c'est le cas au premier ordre, est-ce vraiment le cas au deuxième ordre, si on rentre dans le détail ? N'y aurait-il pas un léger déséquilibre qui ferait de l'Amazonie (hors influence humaine) un petit puits de carbone, un anti-poumon ?

Cet équilibre de l'Amazonie impliquerait :

  • Que sa surface ne varie pas et que la forêt ne gagne pas sur les steppes et pampas au Sud ou en altitude sur les flancs des Andes, et réciproquement. Cette variation a pu exister, mais peut être considérée comme négligeable (hors influence humaine).
  • Que les sols y sont en équilibre depuis la fin de la dernière glaciation qui a permis l'installation de ce type de forêt et que leur contenu (en masse de matière organique) ne s'accroit pas. C'est probablement une bonne approximation sur des durées d'un millénaire ou plus. En effet, la décomposition de la matière organique des sols est particulièrement efficace sous les hautes températures intertropicales, et elle ne s'accumule pas. Mais il existe des variations climatiques de durée de quelques siècles, comme celles connues sous le nom de Petit Âge Glaciaire ou d’Optimum Climatique du Moyen-Âge en Europe. Ces variations se traduisent en Amazonie par des variations de pluviométrie. Or une baisse de la pluviométrie provoque un assèchement (très relatif) des sols. Or un sol un peu sec s’oxyde plus vite qu’un sol saturé d’eau. Une sécheresse (relative) transforme l’Amazonie en source de carbone, une humidité (relative) la transforme en puits de carbone. On peut noter que la destruction d’une partie de la forêt fait diminuer la pluviométrie régionale, et donc transforme les zones de forêt restantes en source de carbone.
  • Qu'il n'y a pas d'exportation de matière organique par les fleuves comme l'Amazone ou l'Orénoque. Ce point est très discuté et débattu (au sens scientifique). En effet, ces fleuves charrient des arbres morts, de fins débris végétaux, du carbone en solution (comme des acides humiques)… Si cette matière organique est oxydée lors de son transport par les fleuves ou à son arrivée à la mer, cela ne change pas l'équilibre global : l'O2 produit en forêt est consommé ailleurs, dans les fleuves ou la mer. Si par contre une partie de cette matière organique est sédimentée dans les deltas, et si ces sédiments organiques sont préservés de l'oxydation (et deviennent roches carbonées), alors une partie de l'O2 produit par la forêt n'est pas consommée. Dans ce cas, l'Amazonie aurait un léger bilan positif en O2 et serait un puits de carbone, une source d'O2 (un anti-poumon). La valeur de ce flux de carbone (éventuellement) fossilisé dans les deltas est très difficile à quantifier, et semble de toute façon négligeable (≤ 1 %) par rapport aux flux mis en jeu par le couple photosynthèse-respiration.
Vue aérienne du confluent entre le Rio Negro (venant du Nord-Ouest) et l'Amazone qui coule d'Ouest en Est au niveau de Manaus (Brésil)

Figure 6. Vue aérienne du confluent entre le Rio Negro (venant du Nord-Ouest) et l'Amazone qui coule d'Ouest en Est au niveau de Manaus (Brésil).

Au moment de la prise de vue, l'Amazone charriait du limon, d'où sa couleur jaune-rougeâtre. Le Rio Negro, qui a un courant beaucoup moins rapide, ne charrie pas d'alluvion. Ces eaux sont noires (d'où son nom), car riches en matière organique (complexe organo-humique notamment). On peut observer en passant que les eaux de ces deux cours d'eau mettent plus de 100 km pour se mélanger totalement. Si ces composés organiques arrivent à la mer sans être oxydés, et s'ils sédimentent dans le delta de l'Amazone où ils seront à l'abri de l'oxydation, alors le bilan de l'Amazonie en O2 sera très légèrement excédentaire.


On peut faire une expérience de pensée. Si on recouvrait l'Amazonie d'une chape de béton imperméable à l'O2, en ayant pris soin d'avoir auparavant aspergé la forêt et injecté dans son sol force insecticides, fongicides, bactéricides… pour empêcher définitivement l'oxydation et/ou la fermentation des sols et du bois mort, cela ne changerait rien quant à l'O2 et au CO2 atmosphérique : on aurait remplacé de forts flux équilibrés par des flux nuls (et donc eux aussi équilibrés).

On peut néanmoins remarquer que si cette aspersion et ce bétonnage théoriques de l'Amazonie ne changeraient rien à la composition de l'atmosphère, ce serait une catastrophe quant à la biodiversité, au cycle de l'eau…

Puisque les forêts et tous les autres écosystèmes en équilibre (écosystèmes océaniques et planctoniques compris) ne fournissent pas d’O2 atmosphérique, on peut légitimement se demander d’où vient l’O2 atmosphérique que nous respirons. Vous trouverez la réponse en vous reportant à l'article La biosphère, un acteur géologique majeur.

Mais, vis-à-vis du CO2 atmosphérique, ce qui est en train de se passer en Amazonie est bien pire que l'expérience de pensée consistant à son aspersion par fongicides, insecticides, bactéricides et sa couverture par une chape de béton étanche. En effet, la biomasse (en tonne de carbone/km2) est bien supérieure pour une forêt que pour une terre cultivée. On peut estimer le stock de carbone contenu dans les végétaux et les sols d'Amazonie à 125.109 t. Le stock de carbone (biomasse + sol) contenu dans une terre agricole de surface équivalente à celle de l'Amazonie n'est qu'en moyenne de 20.109 t. La transformation intégrale de la forêt amazonienne en terres cultivées oxyderait donc 105.109 t de carbone, que ce soit par le feu, le défrichage… L'oxydation de ces 105.109 t de carbone consommerait 273.109 t d'O2 et produirait 378.109 t de CO2. Que représenteraient ces gigatonnes d'O2 et de CO2 par rapport à l'atmosphère de la planète Terre ? Rappelons que l'atmosphère de la Terre contient 21 % d'O2, soit environ 1015 t d'O2, et 0,04 % de CO2, soit environ 2.1012  t de CO2. Cette consommation d'O2 représenterait alors 0,035 % de l'O2 atmosphérique actuel, ce qui serait assez négligeable et sans effets notables. Mais cette production de CO2 représenterait environ 20 % du CO2 atmosphérique actuel, ce qui ne serait absolument pas négligeable et aurait des effets climatiques certains. Il est couramment admis qu’1/5 (20 %) de l’Amazonie a déjà été défrichée ; cela a déjà fait augmenter le CO2 atmosphérique pré-industriel de 4 %. Ces 4 % d’augmentation déjà faite correspondraient à 1/7 (15 %) de l’augmentation constatée depuis 150 ans. À quoi vont correspondre les incendies de 2019 ? Transformer en 1 an l'Amazonie en un vaste champ de soja (peut-être le rêve secret du président brésilien) libérerait en 1 an l'équivalent (approximatif) de la moitié de la masse du CO2 supplémentaire que l'humanité a mis 150 ans à produire.

Outre la perte terrible de biodiversité et les perturbations du cycle de l'eau, transformer l'Amazonie en terres cultivées est beaucoup plus un problème de CO2 (et donc de réchauffement climatique) qu'un problème d'O2.

Mais n'oublions pas que ce qui se passe en Amazonie n'est pas dû qu'aux “mauvais instincts” des agriculteurs et présidents brésiliens. Si les Brésiliens déboisent, c'est entre autres pour planter du soja pour répondre à NOTRE demande, à savoir nourrir NOS vaches et NOS poulets qui vont devenir NOS hamburgers et wings qu'on consommera dans NOS cantines et fast-foods. Mangeons de la viande issue d'animaux nourris à l'herbe, et cela règlera une bonne partie du problème amazonien.

Les incendies en Sibérie… parlons-en un peu plus au passage

En juin, juillet et aout 2019, il y a eu de terribles feux de forêt en Sibérie. On cite le chiffre de 12 000 km2 brulés (5 fois le département du Rhône, mais il faudrait vérifier ce chiffre). Or, ces forêts sibériennes, si elles ont une productivité en carbone plus faible que les forêts intertropicales (400 t.km-2.a-1 contre 1000 t.km-2.a-1, la faible température ralentissant le métabolisme photosynthétique), possèdent un stock de carbone presque 2 fois supérieur à celui des forêts amazoniennes (40 000 t.km-2 en Sibérie contre 25 000 t.km-2 en Amazonie). Tout cela parce que la décomposition de la matière organique des sols est ralentie par la faible température, beaucoup plus ralentie que ne l'est la photosynthèse. Les forêts boréales poussent parfois sur des niveaux de quasi-tourbe, très riche en carbone. Si les incendies font bruler arbres et tourbe sous-jacente, un incendie dans une forêt boréale dégage 2 fois plus de CO2 qu'un incendie en Amazonie, à surface brulée égale. Mais on a beaucoup moins parlé des incendies sibériens que ceux d'Amazonie, certainement car chacun “sait” bien que la Sibérie n'est pas le poumon de la Terre… alors, pourquoi en parler ?

Parler d'oxygène et pas de CO2, parler d'Amazonie et pas de Sibérie…, Macron, le Pape et tous les autres se tromperaient-ils de sujets d'inquiétude ?

Planter des arbres, est-ce une mesure efficace et pérenne pour faire baisser le CO2 atmosphérique ?

Souvent, on dit qu'il faut planter des arbres pour faire baisser le CO2 atmosphérique (ou pour en limiter l'augmentation) et ainsi arrêter ou limiter le réchauffement climatique. Certains gros producteurs (directs ou indirects) de CO2 disent qu'ils plantent des arbres pour compenser “leur” CO2. Il y a des opérations de sensibilisation du public où tout un village, tout un collège… plantent des arbres. Planter des arbres a un intérêt évident pour la biodiversité (c'est un habitat pour plein d'espèces), pour le rafraichissement local (ombre, humidité…). Mais est-ce une mesure efficace et pérenne pour faire baisser le CO2 atmosphérique ? Un arbre en croissance absorbe plus de CO2 qu'il n'en ré-émet directement (par sa respiration) ou indirectement par la respiration des êtres qui le consomme partiellement. Ses feuilles et branches mortes vont augmenter la charge en carbone du sol sous-jacent. Tout cela est bon, mais ne dure qu'un temps. Au bout d'une à deux décennies, le sol s'est reconstitué à ses pieds, et les vieilles feuilles mortes se décomposent au même rythme qu'il en tombe de nouvelles. Et au bout de quelques décennies (cela dépend du type d'arbre), l'arbre arrête sa croissance et meurt. Il pourrira sur place, ou sera transformé en papier, en meubles, en charpentes… Mais papier, meubles et même charpentes ne durent pas des millénaires, et finissent par être brulés, pourris… et le bilan global sera nul au bout d'« un certain temps ». Planter un arbre aura certes fait temporairement un peu baisser le CO2 atmosphérique, mais cela ne durera que le temps de la croissance de l'arbre, puis le CO2 remontera. Si on ne veut pas que ce CO2 remonte, il faudra, pour compenser la mort du premier arbre, en planter un deuxième à la place, ce qui stabilisera la baisse, mais n'en provoquera pas une nouvelle. Si on veut que le CO2 continue de baisser, il faudrait que la quantité de carbone des arbres et du sol sous-jacent augmente encore et toujours. Planter des arbres pour faire baisser le CO2 atmosphérique peut donc être une mesure quantitativement efficace si on transforme des déserts en forêts, comme on pourrait le faire au Nord de la Chine et en Mongolie, en bordure des déserts... Le CO2 baissera tant que la forêt croitra,puis se stabilisera (à un taux plus faible qu’avant) si la nouvelle forêt devenu mature perdure. Mais “chez nous” ? On peut certes transformer la France en un vaste territoire forestier, comme à l'aube du Néolithique. Mais que mangeront les Français ? Des sangliers ? En France, où il n'y a pas de désert et de terrains nus à reboiser, augmenter les surfaces arborées se fera mathématiquement par une diminution de la surface des terres agricoles. Cela peut durer un temps, par exemple en faisant diminuer les surfaces de maïs destiné au bétail et en mangeant directement le maïs, mais ça ne pourra pas durer des siècles. Et ce d'autant plus que si on abandonne progressivement pesticides, excès d'engrais… ce qui serait hautement souhaitable, les rendements agricoles vont diminuer. Ce ne sera pas le moment de faire diminuer en même temps rendements et surfaces agricoles. Au moins en France, planter des arbres ne peut avoir que des effets temporaires sur le CO2 atmosphérique. Mais c'est tellement plus facile de planter un arbre que de limiter sa consommation, que de ne pas acheter des produits fabriqués à l'autre bout du monde, que de ne pas prendre l'avion quand on peut prendre le train, que de limiter son usage d'internet et autres réseaux (on dit, mais il faudrait le vérifier, que l'utilisation des différents réseaux et smartphones produit autant de CO2 que toute l'aviation civile ; alors, ceux qui utilisent leur smartphone en avion…). Planter un arbre, c'est comme prendre une aspirine quand on a une rage de dent : cela fait un peu de bien temporairement, mais ce soulagement ne dure pas, et il faut prendre une deuxième aspirine (planter un deuxième arbre)… et ça ne soigne pas l'origine du mal.

Article de La Voix du Nord relatant des plantations d'arbres par des lycéens du département du Nord

Figure 7. Article de La Voix du Nord relatant des plantations d'arbres par des lycéens du département du Nord.

Si le commentaire (les petites lignes) est tout à fait légitime (« Un projet qui vise à protéger les sols, à restaurer la biodiversité et à assurer des gisements de bois pour l'avenir »), le titre est plus “accrocheur” que scientifiquement pertinent.


Défendre l'Amazonie (et la Sibérie), planter des arbres… sont de bonnes causes. Mais il est toujours gênant de voir de bonnes causes défendues par de mauvais arguments.

D'où vient le chiffre de 20 % de notre oxygène cité par le président Macron ?

C'est là un mystère dont je n'ai pas la solution. Nous avons vu que le bilan production-consommation de l'Amazonie vis-à-vis de l'oxygène est nul (à quelques fractions de % près). Mais production et consommation ne sont pas nulles : 13.109 t d'O2 produites (et absorbées) chaque année. Si on oublie la réabsorption de l'O2 amazonien par la respiration, ces 13.109 t d'O2 produites correspondent-elles à 20 % de l'O2 produit (et consommé) sur Terre ? Cela devrait étonner celui qui a l'habitude de manipuler les ordres de grandeur. L'Amazonie, avec ses 5.106 km2 représente environ 1 % de la surface de la Terre (510.106 km2). Comment 1 % de la surface pourrait-il produire 20 % de l'O2 ? Il faudrait qu'elle est une productivité 20 fois plus forte que la moyenne des surfaces terrestres et océaniques. Cela mérite un examen un peu plus approfondi.

Le résultat de ce rapide examen, c'est qu'entre 50 et 60 % de l'O2 produits (et consommés) le sont dans la mer et l'océan (phytoplancton, algues…), donc qu'il n'y a qu'entre 40 et 50 % de l'O2 qui sont produits (et consommés) sur les terres émergées. Selon des chiffres (difficilement) trouvables sur le web, l'ensemble des forêts intertropicales produirait environ 25 % de l'O2 produits sur les continents (il ne faut pas oublier les forêts tempérées et boréales, les steppes et autres savanes, les mangroves et autres zones humides très productives…), soit environ 12 % de l'O2 produits (et consommés) sur la planète. Si on suppose que la forêt amazonienne produit (et consomme) environ 40 % de cet oxygène issu des forêts tropicales (la forêt amazonienne représente environ 40 % de la surface des forêts intertropicales, car il ne faut pas oublier l'Afrique et le Sud-Est asiatique), cela correspond à environ 5 % de l'oxygène produits (et consommés) sur Terre. C'est 4 fois moins que les 20 % “présidentiels”. Le président Macron et/ou ses conseillers n'ont certainement pas inventé ce chiffre de 20 %. Ils l'on lu ou entendu quelque part. Cela montre qu'il faut toujours vérifier-recouper ses sources, qu'il faut toujours faire des “calculs de coin de table” pour voir si les ordres de grandeurs sont raisonnables…

Comment le président Macron, le Pape et tous les autres ont-ils pu commettre une telle erreur ?

Je ne peux rien dire sur le Pape qui a passé la majorité de sa vie en Argentine, pays que je ne connais pas. Mais Emmanuel Macron (et sans doute la majorité de ses conseillers), et la masse des journalistes, des membres des associations écologistes… qui pensent que l'Amazonie fournit la Terre en oxygène, commettent cette erreur. Comment est-ce possible ? La très grande fréquence de cette erreur nous pose quelques questions sur le rôle des enseignements scientifiques en France, et des enseignements de SVT en particulier.

La prise de conscience mondiale du problème du réchauffement climatique et de la variation de la composition de l'atmosphère date d'une trentaine d'années. Le GIEC a été créé en 1988 ; le Sommet de la Terre de Rio a eu lieu en 1992. Cette même année 1992, Emmanuel Macron rentrait en classe de seconde ; il a passé (et réussi) son Bac S en 1995 (avec la mention “très bien”). Ensuite, Il a bifurqué vers des études littéraires en hypokhâgne et khâgne, puis vers des études de sciences politiques, puis vers l'ENA (source wikipedia). On peut se demander si les programmes des lycées et des Grandes écoles de ces années-là, si la formation des enseignants de l'époque… étaient en phase et adaptés avec la prise de conscience de ces problèmes planétaires émergents. La grande fréquence de cette erreur dans la génération des quadragénaires en particulier et dans la population en général semble indiquer que non. On ne peut qu'espérer que la formation initiale et continue des enseignants des lycées et Grandes écoles, que les programmes actuels et futurs des lycées et Grandes écoles, que l'Éducation nationale en général, permettent aux étudiants, futurs citoyens (et futurs présidents pour certains) d'avoir un esprit critique, de ne pas répéter mécaniquement ce que dit la majorité, de comprendre un peu mieux le monde qui les entoure…



[1] Trouver des chiffres sûrs et indiscutables sur ces questions est difficile. Il faut séparer les articles “sérieux” des articles militants ou des articles de presse parfois écrits par des auteurs connaissant mal leur sujet. Les nombreux auteurs emploient souvent des données et des unités différentes, difficiles à comparer entre elles. Il faut traiter-comparer des nombres de moles avec des masses de carbone, de CO2 ou de matière sèche ; il faut comparer une productivité indiquée en tonnes de carbone par km2 et années, avec des teneur en chlorophylle vue de l'espace, ou des stères de bois produites par hectare ; il faut retrouver dans ces chiffres concernant des types d'écosystèmes (forêts intertropicales) ceux concernant des secteurs géographiques précis (Amazonie) ; il faut essayer d'apprécier les incertitudes sur les chiffres qui souvent ne sont pas indiquées... Ces difficultés en tête, j'ai essayé d'avoir des valeurs significatives et homogènes concernant l'Amazonie et d'autres écosystèmes ; j'ai essayé de croiser des données venant des milieux écologiques (au sens scientifique), des milieux agricoles, forestier… pour en vérifier la similitude (au moins en ordre de grandeur). Les chiffres présentés ici ne sont certainement pas tous précisément exacts quant à leur dernier chiffre significatif, mais j'ai essayé de faire en sorte que leur ordre de grandeur soit correct.