Faire de la géologie en suivant le Tour de France 2017, étape 19 du 21 juillet 2017

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

05/07/2017

Résumé

Quelques aspects géologiques et historiques à voir lors de l'étape du Tour de France 2017 allant d'Embrun à Salon de Provence.


Le Tour de France, une occasion de découvrir du pays... sa géologie et son histoire

Lors des reportages sur France Télévision retransmettant en direct les étapes du Tour de France, il y a souvent des commentaires touristiques, et parfois des vues (du sol ou d'hélicoptère) de telle ou telle curiosité touristique comme des châteaux, des abbayes... À l'initiative de Patrick De Wever, du Muséum national d'histoire naturelle, un certain nombre de géologues ont été sollicités afin de signaler-expliquer, et ce de manière très simple, tout ce qui pouvait intéresser le grand public en ce qui concerne la géologie des régions traversées, en insistant surtout sur ce qui est visible et photogénique, en montrant les relations entre les "cailloux" et les "Hommes", en expliquant en quoi la géologie permet d'expliquer le relief, la végétation, les cultures, l'aménagement du territoire (routes…), l'architecture... Patrick De Wever se chargera de rédiger un digest homogénéisé et forcément très simplifié de ce qu'il aura reçu des divers géologues sollicités, et le transmettra au Service des sports de France Télévision. Qu'en feront les journalistes, occupés qu'ils seront par les enjeux sportifs ?

La géologie du Tour de France 2017

Nous vous proposons de télécharger ici le document synthétique sur la géologie de bord de route du Tour de France 2017, envoyé par P. De Wever à France Télévisions et concernant les 19 étapes "en ligne".

Patrick De Wever m'a sollicité pour 5 étapes, deux qui traversent le Massif Central de l'Aveyron à la Drôme, les 16 et 18 juillet 2017, et trois étapes alpestres (et provençale) les 19, 20 et 21 juillet 2017. J'ai écrit les commentaires sur ces étapes et j'ai choisi des illustrations pour que Patrick De Wever puisse "allécher" le Service des sports de France Télévision, et ce sans aller sur place, et en utilisant exclusivement des photographies disponibles sur le web notamment les images Panoramio, ainsi que des images de Google Street View prises exactement sur le parcours de ces étapes, sans aller puiser dans ma photothèque personnelle. Les "curiosités" géologiques signalées sont visibles depuis la route, ou se trouvent à quelques kilomètres à droite ou à gauche du parcours et sont alors visibles depuis l'hélicoptère qui suit le peloton.

Figure 1. Les cinq étapes commentées du Tour de France 2017, de l'Aveyron aux Bouches du Rhône

L'étape 19 est figurée en rouge, les quatre autres en vert.


Planet-Terre vous propose, pour chacune des cinq étapes commentées, le texte que j'ai envoyé à Patrick De Wever avec des compléments. Chaque article comprendra le texte "brut" tel qu'envoyé, sans modification, "en noir" (mise en page "classique"). Dans le descriptif de l'étape, les ajouts apparaissent "en bleu". Ces données complémentaires n'auraient pas eu leur place dans des commentaires accompagnant des émissions sportives, mais elles peuvent intéresser des professeurs de SVT ou un public curieux des choses de la nature.

Ainsi, les téléspectateurs qui suivent l'étape en direct pourront, même si les commentaires sont absents, se préparer à noter telle coulée basaltique prismée, tel pli, telles cheminées de fée, tel vignoble… Des amateurs de cyclisme et de nature qui iraient suivre sur place une ou deux étapes (ou simplement des touristes amenés à voyager dans ces régions) pourront ainsi traverser ces régions en en profitant aussi d'un point de vue géologique.

Et tout un chacun, qui lors d'un voyage ira d'un point A à un point B, pourra n'importe où en France faire ce que j'ai fait, c'est-à-dire préparer "geologiquement" son voyage à l'aide d'un moteur de recherche d'images, de Google Earth , de Google Street View , de Panoramio (tant que ce service existe), un peu aussi avec Planet-Terre, avec les cartes géologiques disponibles sur Google Earth , sur le Géoportail ou sur Infoterre (le site du BRGM). Une façon de "voyager intelligent".

L'étape du 21 juillet 2017 : étape 19, départ Embrun (Hautes Alpes), arrivée Salon-de-Provence (Bouches du Rhône)

Figure 2.  Le trajet de la 19ème étape, le 21 juillet 2017



D'Embrun à Savine le Lac, on reprend le trajet de la veille.

On peut donc revoir le site de la ville d'Embrun sur sa terrasse, les plis dans les terres noires et le torrent du Boscodon.

À Savine-le-Lac, on traverse le lac de Serre-Ponçon et, jusqu'au barrage, on roule très souvent dans les marno-calcaires du Jurassique avec le lac en contrebas. L'érosion dans ces marno-calcaires, en particulier sous ce climat méditerranéo-montagnard, donne souvent des figures d'érosion nommées badlands . Ces espèces de ravins gris foncés au bord de l'eau bleu du lac, de bien beaux paysages qu'on peut découvrir en s'écartant un peu de la route.

Figure 4.  Badlands , vus de loin, au bord du lac de Serre-Ponçon


Figure 5.  Badlands , vus de près, au bord du lac de Serre-Ponçon


Au carrefour de la 900B et de la D951 (km 39), on passe à 1,6 km du village de Théus. Dans la vallée juste au-dessus de Théus se trouve le plus bel ensemble de cheminée de fée de France, ensemble surnommé « la salle de bal des demoiselles coiffées ».

Vues d'hélico souhaitables.

Des détails sur ce site peuvent être vus sur La « Salle de bal des demoiselles coiffées », Théus, Hautes Alpes .

Figure 6.  La salle de bal des demoiselles coiffées de Théus


Dix kilomètres après le carrefour de la D900B et de la D951 (au km 49), la D951A passe devant une cascade "pétrifiantes". Des eaux peuvent s'infiltrer dans les niveaux calcaires, se charger en "calcaire dissout", faire des petites sources au niveau des marnes... Les eaux des petits ruisseaux locaux sont souvent très chargées en Ca2+ et HCO3 -. Qu'une petite cascade favorise le dégazage du CO2, et du calcaire précipite.

Figure 7.  Une cascade pétrifiante sur le bord de la D951A


Mille-cinq-cent mètres avant le Caire (au km 56-57), la route traverse une barre calcaire (du Tithonique pour les intimes) : la Grande Fistoire. Cette barre calcaire est équipée en "pont de singe", et autres via ferrata , un plaisir pour les grimpeurs en herbe ou confirmés.

Figure 8. La via ferrata et le pont de singe de la Grande Fistoire


La route du Tour de France rejoint la Durance à Sisteron (km 82,5), rivière qu'elle traverse sur un pont là où la même barre calcaire qu'au Caire (du Tithonique = Jurassique terminal) traverse la rivière. Mais à Sisteron, les couches calcaires ont été redressées à la verticale lors de la formation des Alpes. Le paysage est impressionnant sur les deux rives, géologiquement plus spectaculaire sur la rive gauche, mais agrémenté par une citadelle (principalement du 16ème siècle) sur la rive droite.

Des vues d'hélicoptère devraient être très belles.

Au carrefour entre, la D13 et la D950 (km 121,5), on passe à 4 km au Nord-Ouest d'un site unique en France, les Mourres (près de Forcalquier), où l'érosion d'une formation mêlant marnes et calcaires concrétionnés (quasi-stromatolithes) a engendré un « champ de morilles géantes ». Des détails sur ce site exceptionnel peuvent être vus sur Les étranges rochers des Mourres (Forcalquier, Alpes de Haute Provence).

Figure 12. Les Mourres, un « champ de morilles géantes »


À mi-chemin entre Simiane-la-Rotonde et Gignac, on quitte les Alpes de Haute Provence (km 150), on passe à 2,5 km des gorges d'Oppedette, creusées cette fois dans les mêmes calcaires que ceux qui font le Mont Ventoux (l'Urgonien pour les intimes), sommet célébrissime du Tour de France. Un beau but de promenade.

Des vues d'hélicoptère devraient être très belles.

Figure 13. Les gorges d'Oppedette


Au km 158, on passe près du « Colorado provençal », à Rustrel. Il s'agit d'anciennes carrières d'ocre (utilisé pour les peintures, les colorants…) et retournées à la nature. Cela donne des paysages dignes du Far West , témoins d'un temps (-100 Ma) où le climat de la Provence ressemblait à celui du Sud marocain actuel. Deux sites exceptionnels montrant ces ocres sont visibles en Provence : Rustrel, donc, et Roussillon. Des photographies de ce dernier site, et des explications sur la formation des ocres peuvent être vues sur Les ocres de Roussillon, Vaucluse.

Des vues d'hélicoptère devraient être très belles.

Figure 14. Le Colorado provençal de Rustrel, vu du bord de la D22 où passera le Tour de France 2017


Figure 15. En se promenant dans le Colorado provençal, près de Rustrel


Figure 16. En se promenant dans le Colorado provençal, près de Rustrel


D'Apt (km 166) à Lourmarin (km 187), on traverse le massif du Lubéron, que l'on longe jusqu'au carrefour entre D973 et D32. Ce massif regorge de curiosités botaniques et géologiques (le parc naturel régional du Lubéron). On y a trouvé des fossiles exceptionnels d'âge oligocène, avec entre autres des poissons et un… colibri (cf. Colibri fossile d'âge oligocène, le Grand Banc, Oppedette (Alpes de Hautes Provence) ). Parmi ces curiosités géologiques, à 2,5 km à l'Ouest du carrefour entre D973 et D32, les gorges du Régalon, peut-être parmi les plus étroites des gorges que des promeneurs normaux (non spécialistes du rocher) peuvent emprunter. Ces gorges sont creusées dans le même calcaire que celles d'Oppedette, le calcaire qui constitue le Mont Ventoux, l'Urgonien (et l'Hauterivien) pour les intimes.

Figure 17. En se promenant dans les gorges du Régalon


Figure 18. En se promenant dans les gorges du Régalon


Et juste avant d'arriver à Salon de Provence, le Tour de France 2017 va traverser une faille "active", la faille dite des Costes. Cette faille active est voisine de celle dite de la Trevaresse. C'est cette faille de la Trévaresse qui a rejoué pour la dernière fois, le 11 juin 1909, engendrant un séisme de magnitude 6,2 (sur une échelle de 1 à 10). L'intensité maximale (sur une échelle de 1 à 12) fut de 9 ; elle a été de 8 à Salon de Provence, comme l'atteste les destructions que l'on voit sur les photographies anciennes. Il y eu au total 46 morts et 250 blessés. Il s'agit du dernier séisme vraiment meurtrier de France métropolitaine ! Avec l'augmentation de l'urbanisation et le fait que les normes parasismiques ne soient appliquées que depuis peu de temps dans les bâtiments publics (et peu ou pas appliquées dans les bâtiments privés), on peut estimer qu'un tremblement de terre analogue ferait, en 2017, entre 500 et 1000 morts et entre 2000 et 5000 blessés. Des détails sur ce séisme peuvent être vus sur Le séisme de Lambesc du 11 juin 1909 : contexte géologique et structural du dernier "gros" séisme de France métropolitaine .

Pourvu qu'un tel séisme n'arrive pas ce 21 juillet 2017 !

Figure 19. Une rue de Salon de Provence juste après le séisme du 11 juin 1909