Article | 24/01/2019
« Plastic Bay » en Norvège, comment la géologie d'une ile et les courants alentours en font un piège naturel à déchets anthropiques
24/01/2019
Auteur(s) / Autrice(s) :
Publié par :
- Olivier DequinceyENS de Lyon / DGESCO
Résumé
Le piégeage à terre de déchets apportés par la mer et poussés par les vents dans des structures géologiques “bien” orientées.

Source - © 2018 — Max Beaurepaire
Les côtes de l'Ouest de la Norvège sont connues pour leur découpage en fjords profonds et en nombreux archipels de petite taille. Les photographies présentées ici ont été prises sur l'ile de Lyngøyna (figures 1 à 7), située à une vingtaine de kilomètres au Nord-Ouest de la ville de Bergen, et sur l'ile de Sotra (figures 8 à 11) située sur la côte à l'Ouest de Bergen (voir figure 12).
Les déchets trouvés ici, principalement du plastique et du bois travaillé (palettes industrielles), n'ont pas été déposés par des promeneurs ou des locaux mal avisés, mais ont été apportés par le vent depuis la mer. Ils ne proviennent pas tous de Norvège : on peut reconnaitre de nombreux emballages venant du Royaume Uni, des Pays Bas, d'Islande, voire de France. On voit bien ici que le problème des plastiques dans l'océan est international.
Comment une telle accumulation de déchets anthropiques se dépose-t-elle ? Le phénomène serait lié à une combinaison de facteurs géologiques et océanographiques. Tout d'abord, l'ile correspond à du socle issu de l'orogenèse calédonienne et présente une direction préférentielle de fracturation de direction Sud-Sud-Ouest. De plus, comme le montre la figure 13, un courant remonte du Sud vers le Nord le long de la côte norvégienne, depuis la mer du Nord. Ce courant norvégien est alimenté en eaux saumâtres par la mer Baltique (courants en vert sur la figure 13) et les fjords norvégiens, et en eau salée par une branche du courant Nord Atlantique (courants en rouge sur la figure 13). Il tend à rassembler les déchets provenant de la mer du Nord, de l'Islande et des iles Féroé vers les côtes norvégiennes. La forme de ces côtes, ciselées de fjords et de fractures de petite dimension, en fait un véritable tamis à déchets flottants. Dès que le vent les pousse vers les terres, les déchets sont pris dans les fractures, ou petites baies, d'où ils ne peuvent plus ressortir. Les vents atteignant assez régulièrement 110 km/h, surtout en automne et en hiver, peuvent entrainer les déchets jusqu'à une cinquantaine de mètres dans les terres,
La présence de plastique permet alors à du sol de se maintenir à cet endroit, causant une transformation rapide du paysage au fil des années. On peut observer par endroits un sol de plusieurs dizaines de centimètres sur la roche, sur lequel peut pousser de l'herbe, traversé par de multiples couches de bouteilles, cordes, et autres boites en plastique (figures 10-11). Ce sol crisse et se déforme sous la semelle, du fait de couches superposées de plastique.
Si le problème est ici décrit localement, il est probablement assez répandu le long des côtes norvégiennes. Les figures 8 à 11 proviennent de l'ile Sotra, une longue ile ciselée au Sud de Lyngøyna, où des plastiques ont été observés dans pratiquement toutes les baies tournées vers le Sud.
La figure 14 montre un modèle d'évolution des plastiques à la surface de l'océan Nord Atlantique, et suggère une forte accumulation de particules sur l'ensemble des côtes norvégiennes. Des études sont actuellement en cours pour cartographier l'ensemble des sites pollués sur la côte, un travail complexe étant donné l'étendue de cette côte.
En plus de travaux scientifiques, des mesures sont actuellement prises par des habitants de la région. C'est le cas notamment de Kenneth Bruvik, qui organise très régulièrement des sessions de nettoyage de baies avec des élèves de collège, sur l'ile Sotra.
![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire On peut remarquer des déchets variés : bombes de peintures, chaussures, bouchons... Sous l'action des vagues et du soleil, les plus gros plastiques se désagrègent en plus petits fragments comme ceux observés dans cette flaque d'eau, jusqu'à devenir des “microplastiques”, fragments de taille micrométrique. | ![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire Les contenants de gros volumes, barils, bouteilles, peuvent être perdus par des bateaux à une très grande distance. Du fait de leur faible densité et de leur surface importante, ils sont très aisément transportables par le vent. |
![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire En se désagrégeant, ces cordes de filets forment de grandes fibres, maintenant le sol en place comme le feraient des racines. | ![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire |
![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire Des déchets sont trouvés jusqu'au bord Sud, en face. On remarque également de nombreuses planches de bois, se déplaçant à la surface de façon similaire aux plastiques. | ![]() Source - © 2018 — Max Beaurepaire |
![]() Source - © 2016 — Kenneth Bruvik | ![]() Source - © 2018 — Marte Haave |
![]() Source - © 2018 — Marte Haave Les cordages et filets de pêche, comme sur le haut de la figure, notamment, fixent très efficacement autant le sol que de petites particules de plastiques. | ![]() Source - © 2018 — Marte Haave |

Source - © 2018 — Google Maps
En rouge, la ville de Bergen. En bleu au Nord, l'ile de Lyngøyna. En bleu plus au Sud, Sotra.
Voir la carte ci-dessous pour la localisation de Bergen en Norvège.

Source - © 2012 — D'après Bagøien et al. [ 2 ] , modifié
Contours fournis par l'ESRI, données topographiques de GEBCO(lien externe - nouvelle fenêtre), directions des courants par l'Institut de recherche marine norvégien.
La ville de Bergen (point bleu) se situe près de la côte, vers 60°N.

Source - © 2018 — D'après Delandmeter, Onink et van Sebille, non publié
Ce modèle représente l'accumulation de particules de plastiques flottant à la surface. Les particules sont initialement réparties de manière homogène à la surface de l'océan, puis le programme modélise l'arrivée de nouvelles particules par les côtes, et le dépôt sur la plage d'autres particules. Cette image représente la concentration de particules après 3 années. Les zones rouges sombres et bleues étant les zones les plus denses.
Simulation réalisée par Philippe Delandmeter, Victor Onink et Erik van Sebille et présenté, par exemple, par Edwards (2018 [3])
Bibliographie
Ivar B. Ramberg, Inge Bryhni, Arvid Nøttevedt, 2006. Landet Blir til – Norges geologi, Norsk Geologisk forening, 608p
Espen Bagøien, Webjørn Melle, Stein Kaartvedt, 2012. Seasonal development of mixed layer depths, nutrients, chlorophyll and Calanus finmarchicus in the Norwegian Sea – A basin-scale habitat comparison(lien externe - nouvelle fenêtre), Progress in Oceanography, 103, 58–79
Raymond A. Edwards, 2018. Pushing stuck particles used in Lagrangian ocean analysis, from land back to the ocean using PARCELS(lien externe - nouvelle fenêtre), Bachelor thesis, Univ. Utrecht










