Mots clés : lignée humaine / hominisation, Homo, ADN fossile, interfécondité, anatomie comparée, morphologie

L'homme de Néanderthal (ou Néandertal) et ses relations avec Homo sapiens

Cyril Langlois

AGPR à l'ENS-Lyon.

Florence Kalfoun

ENS Lyon / DGESCO

08/04/2004

Résumé

Homo neanderthalensis  : espèce propre ou variété d' Homo sapiens  ? Arguments morphologiques et moléculaires.


Table des matières

Question

« Que dit actuellement la paléontologie des relations néanderthal-sapiens ? Elle ne permet pas d'accéder directement au critère d'interfécondité comme avec les espèces vivantes actuelles. Elle s'appuie sur des caractères morphologiques, des traces d'activité, des savoir-faire... Néanderthal a-t-il disparu rapidement ? Quand ? Et d'ailleurs quel est l'âge du plus ancien Néanderthal trouvé ? Retrouve-t-on des hybrides morphologiques néander-sapiens, à la limite néander-premiers homo ? J'ai lu que les Néanderthaliens découpaient aussi bien leurs proies que sapiens. »

Réponse

Les Hommes de Néanderthal, ou Néandertaliens, dont certaines populations ont coexisté avec les Hommes anatomiquement modernes, représentent-ils une espèce propre, Homo neanderthalensis , ou une variété de notre propre espèce, H. sapiens neanderthalensis  ? Cette dernière hypothèse a longtemps prévalu, mais a été depuis remise en cause, d'une part sur des arguments morphologiques classiques (comme la forme de la mandibule (Rak et al., 2002) ou celle des canaux semi-circulaires de l'oreille moyenne (J-J. Hublin, in Aux origines de l'humanité, Dossier Hors-série Pour la Science, Janvier 1999), mais aussi, par l'utilisation des techniques de la biologie moléculaire.

La relative abondance des fossiles de néanderthaliens et leur âge d'au plus 300.000 ans, ont permis d'y rechercher des traces d'ADN, en vue de les comparer aux ADN de l'Homme actuel ou d' Homo sapiens fossiles d'âge voisin. Les premières comparaisons de séquences de néandertaliens et d'hommes actuels montraient des différences notables, et suggéraient donc que les néandertaliens constituaient une espèce à part. Mais ces résultats étaient critiqués, en particulier parce que le nombre d'échantillons néandertaliens était très petit, et parce que la variabilité génétique de l'Homme actuel est faible, comparée à celles d'autres espèces de Primates. Il était donc envisageable que les néandertaliens aient représenté une partie de la variabilité passée de notre espèce.

Un travail récent (Caramelli et al., 2003), respectant scrupuleusement les conditions d'analyse draconiennes désormais imposées pour ces études portant sur l'ADN ancien, a isolé et analysé des séquences de Néandertaliens et d'Hommes fossiles anatomiquement modernes de même âge ou quasiment, et les a comparés à des séquences actuelles.

Si les séquences d'Hommes fossiles anatomiquement modernes se sont révélées très semblables à celles des populations actuelles, celles des Néandertaliens, pourtant de même âge, s'en distinguent nettement. Autrement dit, bien que d'âge très voisin, les Hommes anatomiquement modernes et les Néandertaliens séquencés paraissent génétiquement distincts, ce qui accrédite encore l'hypothèse de deux espèces différentes, Homo sapiens et Homo neanderthalensis  : même si ces deux populations étaient interfécondes, ces résultats suggèrent qu'elles ne se seraient pas croisées.

Cette conclusion est importante puisque des fossiles des deux groupes ont pu être exhumés dans les mêmes régions, au Proche-Orient notamment. Il semble que les deux populations s'y soient succédées, à la faveur des changements climatiques rapides du Quaternaire : alors que les Hommes anatomiquement modernes remontaient des régions africaines vers le Nord lors des épisodes de réchauffement, les Néandertaliens descendaient des moyennes latitudes d'Europe au cours des périodes froides.

Pour répondre aux questions annexes.

Il a été question récemment d'un fossile de nouveau-né néandertalien, découvert au Moustier en 1914 et retrouvé seulement en 1996 au Musée National de Préhistoire de Les Eyzies-de-Tayac-Sireuil, en France, et dont « la morphologie diffère largement de celle des nouveaux-nés actuels, mais partagent de nombreuses similarités avec les Néanderthaliens juvéniles et adultes » (Maureille B.,2002), ce qui va encore en faveur de l'idée de deux espèces sans hybridation entre elles.

Par contre, que les Néandertaliens aient été d'aussi bons chasseurs et artisans que les Homo sapiens ne fait pas de doute (pour mémoire, même si leur crâne avait une forme différente de la nôtre, le volume de leur cerveau était au moins égal au nôtre, en valeur absolue comme en valeur relative par rapport à leur taille totale). Crubézy et coll. (2003) affirment que « les potentialités innovatrices et les capacités d'adaptation aux changements environnementaux des deux groupes humains étaient probablement comparables ».

L'industrie lithique typique des Néandertaliens, le Moustérien, était peut-être moins diversifiée que celle des Hommes modernes, et a peu changé au cours du temps, mais elle était très efficace (c'est peut-être aussi pourquoi elle a peu varié). Par ailleurs, des analyses d'anatomie fonctionnelle des doigts de la main ont montré que les Néandertaliens avaient une aussi grande dextérité que la nôtre (Niewoehner W. A. et al., 2003).

Il est possible qu'il y ait eu par contre des échanges culturels entre les deux espèces lors de leur coexistence: ainsi « certains auteurs considèrent que le Châtelperronien (une industrie lithique qui se rencontre en Europe peu avant la disparition des Néandertaliens) est le résultat d'une transformation du Moustérien au contact de l'Aurignacien (l'industrie apportée par les Homo sapiens ) » (Crubézy et coll., 2003).

Remarque d'orthographe

Les deux orthographes "Néandertalien" et "Néanderthalien" se rencontrent dans les ouvrages et les articles. "Néanderthal" est l'orthographe originale (en fait "Neanderthal"), le mot signifiant "vallée de la Neander" en Allemand. C'est là, durant l'été 1856, que les premiers restes fossilisés de l'homme en question on été découverts. D'ailleurs, le nom scientifique des néandert(h)aliens est bien Homo neanderthalensis , avec un h.

Bibliographie

Caramelli, D., C. Lalueza-Fox, et al. (2003). Evidence for a genetic discontinuity between Neandertals and 24,000-year-old anatomically modern Europeans. Proceedings of the National Academy of Sciences 100(11): 6593-6597.

Crubezy E., J. Braga et G. Larrouy, Anthropobiologie, Masson, 2003.

Hublin J-J., Climat de l'Europe et origine des Néandertaliens, in Aux origines de l'humanité, Dossier Hors-série Pour la Science, Janvier 1999.

Maureille B., Anthropology: A lost Neanderthal neonate found, Brief Communications, Nature 419, 05 Septembre 2002, 33-35.

NiewoehnerI W. A. et al., Manual dexterity in Neanderthals, Nature 422, 27 Mars 2003, 395.

Pingeaud R. (2002), Néanderthal, un parent mal situé, La Recherche n°338.

Rak et al. (2002). Does Homo neanderthalensis play a role in modern human ancestry ? The mandibular evidence, American Journal of Physical Anthropology 119, 199-203.

Voir aussi, sur le site de l'INRP : Biodiversité et évolution, Origine et évolution de l'Homme, et sur le site Planet-Vie : ADN mitochondrial, H. sapiens et H. neanderthalis.

Mots clés : lignée humaine / hominisation, Homo, ADN fossile, interfécondité, anatomie comparée, morphologie