Mots clés : dérive des continents, tectonique, paléontologie, paléogéographie, paléomagnétisme, La genèse des continents et des océans, Wegener, die Enstehung der Kontinente und Ozeane

Alfred Wegener, La genèse des continents et des océans

Vincent Deparis

Lycée Jean Monnet - Annemasse
 

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

15/06/2011

Résumé

L'oeuvre de Wegener, contexte et larges extraits.


Un large extrait du deuxième chapitre du livre d'Alfred Wegener, Die Enstehung der Kontinente und Ozeane, est proposé dans la traduction de 1937 correspondant à la dernière édition allemande de 1929, grâce à l'aimable autorisation de Christian Bourgois éditeur. Pour sa lecture intégrale en français on se reportera à l'édition de 1991 La genèse des continents et des océans traduit de l'allemand par Armand Lerner, préface de J. Achache et postface de G. Gohau, collection Épistémé, ISBN 2-267-00801-7. La version originale Die Entstehung der Kontinente und Ozeane de 1929, en allemand, est disponible sur de.wikisource.

Brève biographie d'Alfred Wegener (1880 - 1930)

Fils cadet d'un pasteur et directeur d'orphelinat, Alfred Wegener fait des études scientifiques, notamment en astronomie. Mais il renonce à cette discipline qui « ne fournit aucune activité physique » et se tourne, comme son frère ainé Kurt, vers la météorologie. Avec ce dernier, il effectue en 1906 un voyage en ballon puis, de 1906 à 1908, il participe à une expédition au Groenland pour étudier les masses d'air polaires. À son retour, il enseigne la thermodynamique de l'atmosphère. Il retourne au Groenland en 1912-1913, traverse l'inlandsis et effectue des recherches en glaciologie et en climatologie. En 1924, une chaire de météorologie et de géophysique est créée spécialement pour lui à l'université de Graz mais le Groenland l'attire comme un aimant. Il y conduit deux nouvelles expéditions scientifiques, en 1929 et 1930. Lors de la dernière, il part – le jour même de son 50ème anniversaire – ravitailler deux chercheurs postés loin de la station centrale. La traversée est difficile et il meurt, sans doute d'un arrêt cardiaque. On retrouvera son corps le 8 mai 1931.

Présentation de l'ouvrage et de l'extrait cité

Wegener énonce pour la première fois l'idée des translations continentales dans deux conférences en janvier 1912 ayant pour titres La formation des accidents principaux de la croûte terrestre (continents et océans) et ses fondements géophysiques et Les translations horizontales des continents . La même année, deux brefs articles sont publiés( 1 2 ). Son expédition au Groenland, puis la guerre, l'empêchent dans un premier temps d'approfondir son idée mais, en 1915, il profite d'une convalescence pour écrire un ouvrage plus détaillé. Au cours des rééditions successives (la deuxième en 1920, la troisième en 1922, la quatrième en 1929), Wegener ne cesse de compléter ses propos et d'étayer sa théorie. L'ouvrage de 1929 est remarquablement construit et fait appel à toutes les branches des sciences de la Terre. Nous ne saurions que trop conseiller sa lecture complète. Après un premier chapitre court sur des remarques préliminaires historiques, Wegener donne dans le deuxième chapitre l'essence de la théorie des translations. Il détaille ensuite les arguments géodésiques (chap. III), géophysiques (chap. IV), géologiques (chap. V), paléontologiques et biologiques (chap. VI) et paléoclimatiques (chap. VII). Il continue en présentant les traits essentiels des translations continentales et des migrations polaires (chap. VIII), les forces translatrices (chap. IX), des remarques complémentaires sur la sphère de sial (chap. X) et sur les fonds océaniques (chap. XI).

Nous donnons ci-après un large extrait de l'ouvrage, qui provient du chapitre II, dans lequel Wegener se fait l'avocat talentueux de sa thèse. Il montre que l'idée de la dérive découle naturellement de l'incohérence des théories géologiques du début du XXème siècle.

1 A. Wegener, 1912. Die Entstehung der Kontinente , Petermanns Geographische Mitteilungen, 58, I, p. 185-195, 253-256, 305-309. Traduction anglaise par W.R. Jacoby, 2001. Translation of Die Entstehung der Kontinente , Journal of Geodynamics 32, 2001, p. 29-63.2

2 A. Wegener, 1912. Die Entstehung der Kontinente  », Geologische Rundschau, 3, p. 276–292. Traduction anglaise par R. von Huene, Translation of The origin of continents , Int J Earth Sci, 91, 2002, p.S4–S17.

Chapitre II. Essence de la théorie des translations et ses rapports avec les hypothèses admises à ce jour, concernant les variations de la surface de la Terre pendant les époques géologiques (extraits)

C'est un fait curieux – mais caractéristique de l'état actuel, incomplet, de nos connaissances – que l'on arrive à des résultats complètement opposés, en ce qui concerne les circonstances existant aux époques reculées de la terre, suivant que l'on aborde le problème du point de vue biologique ou du point de vue géophysique.

Les paléontologues, de même que les biogéographes (zoogéographes et phytogéographes), sont invariablement amenés à la conclusion que la plupart des continents actuellement séparés par de grandes étendues océaniques doivent avoir eu anciennement une liaison continentale, sur laquelle s'est accompli un échange ininterrompu des flores et faunes terrestres. Les paléontologues le déduisent à cause de l'apparition de nombreuses espèces identiques, dont l'existence, à divers endroits, aux époques reculées, est prouvée et dont l'apparition séparée et simultanée, à ces divers endroits, paraît inconcevable. On explique facilement qu'on n'ait pu trouver qu'un pourcentage limité de faunes ou flores fossiles identiques, synchroniques, par le fait que ce n'est qu'une faible part du monde organique ayant vécu à l'époque qui se soit conservé à l'état de fossile et qu'on ait découvert jusqu'à présent. D'autre part, même si la totalité des êtres organiques avait été absolument identique sur deux continents pareils, l'imperfection de nos connaissances actuelles devrait avoir pour conséquence que les découvertes déjà faites ne soient qu'en partie identiques, tandis que la plupart devraient présenter des différences. D'ailleurs, il faut noter aussi que, même si les possibilités d'échange étaient parfaites, les mondes organiques des deux continents auraient pu ne pas être identiques, comme il arrive aujourd'hui entre l'Europe et l'Asie, par exemple, dont faune et flore ne sont aucunement identiques.

On arrive au même résultat par l'étude comparée des mondes animal et végétal actuels. Les espèces actuelles sur deux continents pareils sont en effet différentes, tandis que les ordres et familles sont identiques ; et ce qui constitue aujourd'hui genres ou familles, appartenait dans les temps de jadis à une espèce unique. La parenté des faunes et flores terrestres actuelles nous conduit ainsi à la conclusion que ces flores et faunes étaient identiques dans les temps de jadis, et c'est pourquoi elles avaient dû subir des échanges qui ne, peuvent être conçus qu'à l'aide d'une large liaison terrestre. Ce n'est qu'après interruption de cette jonction qu'a pu avoir lieu la différenciation en espèces, actuellement existantes. Nous n'exagérons pas en affirmant que toute l'évolution de la vie sur la terre, ainsi que l'affinité des organismes actuels sur les continents éloignés entre eux, doivent rester un problème insoluble pour nous, si nous n'admettons pas l'existence de pareilles anciennes liaisons intercontinentales.

Une seule citation entre de nombreuses autres. De Beaufort écrit : « On pourrait donner beaucoup d'autres exemples d'où il résulte qu'il est impossible d'arriver en Zoogéographie à une explication acceptable de la répartition des faunes, si l'on n'admet pas l'existence d'anciennes liaisons entre des continents actuellement séparés, et, notamment, l'existence non seulement de ponts dont, comme s'exprime Matthew, quelques planches se seraient disjointes, mais aussi de liaisons plus larges ayant existé à l'emplacement actuel des océans. »

Naturellement, on n'arrive pas à expliquer d'une manière satisfaisante de nombreuses questions de détail. Dans certains cas on a mis sur pied d'anciens ponts sur des bases insuffisantes, ponts que les recherches ultérieures n'ont pas confirmé ; dans d'autres, il n'y a même pas unité complète de vue sur les époques de disparition de la liaison ou d'apparition de la séparation actuelle. Mais, pour les plus importantes de ces anciennes jonctions il existe déjà, heureusement, un accord complet entre les spécialistes, qu'ils établissent leurs conclusions d'après la répartition géographiques des mammifères ou des vers, des plantes ou de toute autre partie du monde organique. (…)

Nous reviendrons par la suite sur plusieurs détails. Qu'il soit pourtant remarqué, dès maintenant, qu'un élément de la plus grande importance a été laissé de côté par les partisans de la théorie des ponts continentaux : Ces liaisons ne sont pas exigées seulement pour des endroits où existent des mers peu profondes ou de transgression, comme par exemple le détroit de Béring, mais aussi pour les étendues océaniques. (...)

On admettait comme évident, jusqu'à ces derniers temps, que les socles continentaux –émergés ou immergés– avaient gardé pendant toute la durée de l'histoire de la terre leurs positions relatives. Il s'ensuit qu'on était conduit, tout naturellement, à admettre l'existence des jonctions terrestres nécessaires sous la forme de continents intermédiaires qui se seraient affaissés, formant le fond des surfaces océaniques actuelles, au moment où les échanges des faunes et flores ont cessé. C'est de cette manière qu'ont pris corps les reconstitutions paléogéographiques bien connues, dont nous donnons un exemple concernant la période carbonifère (fig. 2).

Figure 1. Répartition de l'eau (parties hachurées) et des continents au Carbonifère, selon les représentations habituelles

Répartition de l'eau (parties hachurées) et des continents au Carbonifère, selon les représentations habituelles

Source : Genèse des continents et des océans , chapitre II, fig. 2, 1937


L'hypothèse des continents intermédiaires était la plus naturelle tant qu'on était resté sous l'influence de la théorie de la contraction ou du ridement de la terre, théorie que nous devons examiner d'un peu plus près. Elle prit corps en Europe et fut émise et établie surtout par Dana, A. Heim et Ed. Suess. Elle domine encore, même à présent, les notions fondamentales dans la plupart des traités européens de géologie. Suess en donna l'expression la plus concise lorsqu'il écrivait : « C'est à l'écroulement du globe terrestre que nous assistons » [12, T. 1, page 778 ; (trad. fr. T. l, page 823)]. De même qu'une pomme, qui en séchant par l'évaporation de l'eau intérieure, présente à sa surface des rides plissées, le globe terrestre, par son refroidissement et par la contraction résultante de son intérieur, a donné naissance aux plissements de son écorce. L'affaissement global de la croûte a pour effet l'existence d'une « poussée de voûte » dans celle-ci, ce qui fait que certaines de ses parties restent sur place sous forme de gradins ou de môles, maintenues en quelque sorte par cette poussée. Par la suite, ces parties peuvent être amenées à s'affaisser plus vite que celles qui n'étaient pas maintenues par la poussée ; ce qui était terre ferme devenant fond marin et réciproquement, et ceci un nombre indéterminé de fois. Cette théorie, émise par Lyell, a comme point de départ le fait que l'on peut déceler sur presque tous les continents des sédimentations marines.

On ne peut pas refuser à cette théorie le mérite historique d'avoir constitué pendant longtemps un raccourci suffisant de nos connaissances géologiques. Et en raison de sa longue durée, elle a pu, dans un grand nombre de cas particuliers, servir de base logique à des déductions si justes qu'elle garde quelque charme, même aujourd'hui, à cause de la grande simplicité de ses prémisses et grâce à ses nombreuses applications.

Cependant, depuis l'apparition de l'œuvre de Suess La Face de la Terre , qui donne à la Géologie du globe un grandiose exposé du point de vue de la théorie de la contraction, les doutes, quant à l'exactitude de cette notion fondamentale, se sont accumulés de plus en plus. (…) C'est surtout la découverte, dans les Alpes, des nappes de charriage ou de recouvrement qui fit apparaître l'insuffisance de l'explication, par ailleurs déjà laborieuse, de la formation des montagnes comme effet de la contraction. Ces nouvelles conceptions concernant la formation des Alpes et d'autres chaînes de montagnes, introduites par Bertrand, Schardt, Lugeon, etc., conduisent à des transports en masse des plis sur des distances beaucoup plus grandes que celles envisagées par les théories anciennes. Heim avait conclu d'après celles-ci que les Alpes avaient dû subir une contraction de l'ordre de leur moitié, tandis qu'en prenant pour base de calcul leur constitution à l'aide de nappes, universellement admise aujourd'hui, il trouve que la contraction doit les avoir réduites à une fraction comprise entre 1/8 et 1/4 de leurs anciennes dimensions. Comme les Alpes ont une largeur d'environ 150 km, c'est une zone de l'écorce ayant une largeur de 600 à 1200 km, (5 à 10 degrés de latitude) qui se serait plissée. R. Staub, d'accord avec Argand, donne même, dans la plus récente grande synthèse de la formation des Alpes à l'aide de nappes de charriage, des estimations plus larges de la bande ayant contribué aux plissements. Il arrive (page 257) à la conclusion suivante : « L'orogenèse alpine est l'effet du déplacement vers le Nord du socle africain. Si nous nous imaginons aplanir les accidents alpins en les déroulant sur la région comprise entre la Forêt Noire et l'Afrique, nous obtiendrons – au lieu de l'écartement actuel d'environ 1800 km – une distance initiale d'environ 3000 à 3500 km. Ceci donne pour le rétrécissement de la région alpine, alpine dans le sens large, une valeur de 1500 km, et c'est d'une distance analogue que l'Afrique doit s'être déplacée par rapport à l'Europe. Nous sommes donc amenés à une véritable translation continentale, de large envergure, du socle africain. »

[Note : Les estimations récentes de la contraction des Alpes sont encore plus grandes. Ainsi Staub écrit dernièrement : « Supposons donc cette masse alpine, qui présente une douzaine de plissements, déroulé... nous sommes obligés de rapporter beaucoup plus vers le sud le versant abrupt des Alpes, et la distance initiale entre les terrains ayant donné naissance aux deux versants actuels des Alpes doit avoir été dix ou douze fois leur distance actuelle ». Il ajoute : « La formation d'une chaîne de montagnes est due ici, d'une façon nette et sans doute possible, à des transports indépendants de grosses masses de terre dont la structure et la composition indiquent le caractère continental. Nous sommes ainsi amenés, naturellement et sans contrainte, par la géologie des Alpes et par la théorie des nappes de charriage de Schardt, à admettre le principe fondamental de la théorie des translations continentales de Wegener. »]

D'autres géologues se sont exprimés d'une manière analogue. Par exemple B. F. Hermann, Edw. Hennig ou Kossmat. Celui-ci insiste sur le fait que « l'explication de la formation des montagnes doit tenir compte de mouvements tangentiels de large envergure, incompatibles avec la théorie de la contraction. » D'ailleurs Argand a développé des considérations analogues, comme il l'avait déjà fait, ainsi que Staub, pour les Alpes, dans une étude très étendue sur la tectonique de l'Asie sur laquelle nous aurons à revenir.

D'autre part, l'hypothèse initiale de la théorie de la contraction, celle concernant le refroidissement de la terre, qui semble si naturelle, a été complètement ébranlée par la découverte du radium. Cet élément, dont la désintégration provoque un dégagement continu de chaleur, peut être trouvé partout, en quantités mesurables, dans toutes les roches accessibles de l'écorce terrestre. Des nombreuses mesures faites, on conclut que si la teneur en radium reste constante à l'intérieur de la terre, la chaleur produite serait incomparablement supérieure à la chaleur dégagée vers l'extérieur dont l'intensité peut être obtenue par des mesures géothermiques, compte tenu de la conductivité des roches. On est donc porté à admettre que la température du globe croît avec le temps. La faible radioactivité des météorites laisse présumer que la teneur en radium du noyau de la terre est inférieure à celle de son écorce. De cette manière, la conclusion paradoxale du réchauffement continu de la terre peut être exclue. Quoi qu'il en soit, on ne peut plus regarder l'état thermique actuel comme une phase de refroidissement progressif de la terre, mais plutôt comme un état d'équilibre entre la production de chaleur due à la radioactivité interne et son émission dans l'espace. (...) Il résulte de ces nouvelles conceptions que la théorie de la contraction est complètement amputée de son fondement. (…)

Parmi les nombreux autres reproches que l'on peut adresser à la théorie de la contraction relevons encore un seul, mais d'importance. La Géophysique est arrivée, surtout par des mesures de l'intensité de la pesanteur, à la conception que l'écorce terrestre flotte en état d'équilibre sur un milieu plus dense et visqueux. On appelle cet état isostasie. L'isostasie n'est autre chose que l'équilibre de flottaison selon le principe d'Archimède ; d'après celui-ci le poids du corps flottant est égal à celui du fluide dont le solide tient la place. L'introduction d'un terme nouveau pour cet état dans le cas de l'écorce terrestre est toutefois nécessaire parce que le fluide dans lequel plonge l'écorce est d'une très forte viscosité, presque inimaginable, les oscillations autour de la position d'équilibre étant exclues dans ce cas. De plus, une fois la position d'équilibre dérangée, par une perturbation quelconque, le retour à cette position est un phénomène lent, nécessitant des milliers d'années. Du point de vue expérimental, ce « fluide » différerait à peine d'un corps « solide ». On doit d'ailleurs se rappeler que l'acier, que nous considérons bien comme corps solide, présente un peu avant sa rupture certaines propriétés fluides caractéristiques. (...)

Nous aurons l'occasion, plus loin, d'examiner de plus près la théorie de l'Isostasie. Remarquons toutefois – dès maintenant – que, grâce aux confirmations qu'elle a reçues par des observations géophysiques, cette théorie est une des bases de la Géophysique et que son exactitude ne peut plus être mise en doute.

Il est évident que ce résultat est en contradiction avec le point de vue de la contraction et ne s'y intègre que très difficilement.

Il parait surtout impossible, d'après l'isostasie, qu'un continent de l'étendue des continents intermédiaires puisse, sans être surchargé, s'affaisser à la profondeur des abysses ou réciproquement. La théorie de l'isostasie n'est donc pas seulement en contradiction avec la théorie de la contraction, mais aussi avec les ponts continentaux déduits des zones de répartition biologique.

C'est à dessein que nous avons examiné d'un peu plus près, dans ce qui précède, les objections contre la théorie de la contraction, car c'est dans une partie des notions ci-dessus qu'a ses origines une autre théorie, actuellement répandue surtout parmi les géologues américains et connue sous le nom de loi de la permanence. Willis l'a résumée dans la formule : « Les grands bassins océaniques sont un trait permanent de la surface de la terre et ont conservé, à quelques petits changements de contour près, l'emplacement qu'ils occupaient lors de l'apparition de l'eau ». En fait, nous sommes déjà arrivés, comme conséquence de la nature néritique des sédiments marins sur les aires continentales, à la conclusion que les socles continentaux doivent avoir gardé leur caractère pendant toute la durée des temps géologiques. Puisque la loi de l'isostasie montre l'impossibilité de concevoir les fonds abyssaux actuels comme provenant de continents intermédiaires, la loi de la permanence peut être complétée en réunissant dans une même loi la permanence des bassins océaniques et celle des socles continentaux. De plus, comme on est parti de l'hypothèse – paraissant évidente – de l'immobilité des positions relatives des socles continentaux, l'énonciation de la loi de la permanence due à Willis apparaît comme un corollaire logique de nos données géographiques, si, bien entendu, nous négligeons l'existence d'anciennes jonctions terrestres imposées par la répartition du monde organique. Et alors nous assistons à un spectacle paradoxal ; il y a deux théories, s'excluant réciproquement, sur l'aspect ancien de la face de la terre : En Europe presque tous les auteurs admettent des ponts continentaux, en Amérique on admet presque partout la loi de la permanence des bassins océaniques et des socles continentaux.

Ce n'est pas par hasard que la théorie de la permanence a le plus grand nombre de ses adeptes en Amérique. La Géologie ne s'y est développée que tard et, partant. en même temps que la Géophysique, ce qui a eu comme effet qu'elle adopta les résultats de cette science-sœur plus vite et plus complètement qu'on ne l'a fait en Europe. La Géologie américaine n'essaya même pas d'admettre comme hypothèse fondamentale la théorie de la contraction contredite par la Géophysique. Il en fut tout autrement en Europe où la Géologie s'était développée longtemps avant que la Géophysique obtienne ses premiers résultats et où elle était même arrivée à un développement extraordinaire grâce à la théorie de la contraction. On comprend bien qu'il soit difficile à beaucoup de savants européens de se libérer complètement de cette tradition et qu'ils regardent avec quelque méfiance les résultats de la Géophysique.

Mais où donc est la vérité ? La terre ne peut avoir eu, à un moment. qu'une seule face. Y avait-il à l'époque des ponts, ou bien les continents étaient-ils séparés comme de nos jours par de larges océans ? Il est impossible d'écarter la nécessité de l'existence des anciennes jonctions terrestres, si nous ne voulons pas renoncer complètement à comprendre le développement de la vie sur le globe, et il est également impossible de se dérober aux arguments contraires à l'existence des continents intermédiaires émis par les partisans de la loi de la permanence. Il n'y a évidemment qu'une issue : Les hypothèses admises comme évidentes doivent être viciées par des erreurs cachées.

C'est ici qu'intervient la théorie des translations. L'hypothèse fondamentale qui est à la base des lois de la permanence et des continents intermédiaires, notamment celle qui admet l'invariabilité des positions relatives des socles continentaux (abstraction faite des plates-formes qui changent), doit être fausse. Les socles continentaux doivent s'être déplacés l'un par rapport à l'autre. L'Amérique du Sud doit avoir été contiguë à l'Afrique au point de constituer avec elle un bloc continental unique. Ce bloc s'est scindé pendant le Crétacé en deux parties qui se sont écartées dans le cours des temps comme dérivent les tronçons d'un glaçon se brisant dans l'eau. Les contours de ces deux socles sont encore aujourd'hui remarquablement semblables. Ce n'est pas seulement le grand coude saillant rectangulaire que présente la côte brésilienne au Cap San Roque qui est reproduit en sens inverse par le coude rentrant de la côte africaine au Cameroun, mais, pour les régions situées au Sud de ces deux points, à chaque saillie de la côte brésilienne correspond une partie rentrante semblable de la côte africaine, de même qu'à chaque baie du côté brésilien correspond une saillie du côté de l'Afrique. Des mesures faites sur un globe terrestre montrent que leurs ampleurs sont identiques.

Il en fut de même de l'Amérique du Nord qui était jadis contiguë à l'Europe et constituait avec celle-ci et le Groenland une masse continentale, d'un seul tenant – au moins à partir de la hauteur de Terre-Neuve et de l'Irlande, vers le Nord –, qui ne se morcela qu'au Tertiaire ancien – dans le Nord, seulement au Quaternaire – par une fente bifurquant au Groenland, sur quoi les tronçons commencèrent à dériver.

L'Antarctique, l'Australie et l'Inde péninsulaire restèrent jusqu'au commencement du Jurassique à côté de l'Afrique du Sud et constituaient avec celle-ci et l'Amérique du Sud une seule aire continentale – quoique partiellement recouverte par une mer épicontinentale ; à partir de cette époque et pendant tout le Jurassique, le Crétacé et le Tertiaire, ce bloc se brisa en tronçons qui dérivèrent dans toutes les directions. Cette évolution est mise en évidence par les cartes reproduites aux fig. 4 et 5 – correspondant au Carbonifère supérieur, à l'Eocène et au Quaternaire inférieur.

Figure 2. Reconstitutions du globe à trois époques géologiques d'après la théorie des translations continentales

Reconstitutions du globe à trois époques géologiques d'après la théorie des translations continentales

Source : Genèse des continents et des océans , chapitre II, fig. 4, 1937


Figure 3. Mêmes reconstitutions que dans la fig. [ci-dessus], dans un autre système de projection

Mêmes reconstitutions que dans la fig. [ci-dessus], dans un autre système de projection

Source : Genèse des continents et des océans , chapitre II, fig. 5, 1937


Pour l'Inde péninsulaire le phénomène s'est déroulé un peu différemment. Celle-ci fut primitivement reliée au Continent asiatique par un socle oblong, dont en réalité la majeure partie était faiblement immergée. Après qu'elle se fut séparée de l'Australie d'une part (au Jurassique inférieur) et de Madagascar d'autre part (vers la fin du Crétacé et le commencement du Tertiaire), cette étroite jonction eut à subir une compression de plus en plus forte à mesure que l'Inde se rapprochait de l'Asie; elle se plissa de plus en plus et constitue actuellement la base du train de plis le plus gigantesque de la terre, de l'Himalaya et des nombreuses autres chaînes de l'Asie centrale.

Il y a d'autres régions pour lesquelles la dérive des masses continentales est une des causes de la formation des montagnes. A l'occasion de leur dérive vers l'Ouest, les deux Amériques eurent leur bord antérieur extrêmement plissé par suite de la résistance frontale qu'opposa à leur avancement le fond abyssal du Pacifique, résistance explicable par le fait que celui-ci, existant comme tel depuis les époques géologiques les plus reculées, avait pu se refroidir profondément et devenir très résistant. Il en résulta la gigantesque chaîne andine qui s'étend de l'Alaska à l'Antarctique.

Pour le socle australien, auquel appartient la Nouvelle-Guinée (séparée du continent australien par une mer épicontinentale), nous trouvons aussi, sur son bord antérieur par rapport à son déplacement, la chaîne haute, relativement récente, de montagnes de la Nouvelle-Guinée. Avant de se séparer de l'Antarctique, le socle australien se déplaçait, comme le montrent nos cartes, dans une autre direction: Son bord avançant était alors sa côte Est. C'est à cette époque que se formèrent les plissements ayant donné naissance aux montagnes de la Nouvelle-Zélande. Celle-ci était alors partie intégrante du bloc australien. Par la suite, après le changement de direction du mouvement du bloc, la Nouvelle Zélande se détacha en formant une guirlande et resta en arrière. Les cordillères de l'Est australien sont de formation encore plus ancienne. Elles surgirent à la même époque que les plissements plus anciens de l'Amérique qui sont à la base des Andes (Précordillères) ; tous ces plissements ont eu lieu avant le morcellement de la même masse continentale en mouvement et constituaient à l'époque son bord antérieur.

Nous avons mentionné plus haut le détachement du socle australien de l'ancienne chaîne côtière devenue par la suite la guirlande néo-zélandaise; cet exemple nous conduit à un phénomène qui s'est surtout manifesté dans le cas des translations dirigées vers l'Ouest : En se déplaçant, les socles jalonnent leur route de petits fragments de leur bord postérieur. C'est ainsi que les chaînes côtières du bord oriental de l'Asie s'en sont séparées en formant des guirlandes; que les Antilles — grandes et petites — retardent par rapport au mouvement de l'Amérique Centrale; et il en est de même des Antilles Australes, reliant la Terre de Feu à l'Antarctique. On peut même affirmer que dans tous les socles présentant des pointes dirigées vers le Sud, celles-ci sont déviées vers l'Est, comme effet d'un retard dans leur translation. Comme exemples, citons l'extrémité Sud du Groenland, la Floride, la Terre de Feu, la Terre de Graham et l'Ile de Ceylan en train de se détacher de l'Inde.

On remarquera aisément que toute la conception des translations procède de l'hypothèse que les fonds océaniques et les socles continentaux diffèrent par leur constitution; qu'ils sont en quelque sorte des couches différentes du globe. La plus extérieure de celles-ci, constituée par les socles continentaux, ne recouvre pas — peut-être ne recouvre-t-elle plus — complètement le globe. Les fonds océaniques représentent la surface libre de la couche suivante sur laquelle reposerait la précédente. C'est l'aspect géophysique de la théorie des translations continentales.

Si nous prenons comme base la théorie des translations, nous répondons à toutes les exigences justifiées, tant à celles de la loi des anciennes liaisons continentales qu'à celles de la permanence. Nous n'avons qu'à énoncer ces lois comme il suit : Ponts continentaux ? Oui, non pas grâce à des continents intermédiaires affaissés, mais à des socles continentaux jadis contigus. Permanence ? Oui, pas de chaque continent ou océan pris individuellement, mais permanence de la surface océanique totale et de la surface continentale totale prises en bloc.

Dans ce qui va suivre nous donnerons une justification détaillée de ces nouvelles conceptions.

Article réalisé avec le soutien financier de Sciences à l'École dans le cadre de l'opération LUNAP.

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