Article | 19/10/2012

Premiers résultats géologiques de Curiosity : galets roulés, cryoclastie (?), roche riche en feldspaths… Opportunity découvre des "myrtilles" martiennes atypiques

19/10/2012

Auteur(s) / Autrice(s) :

  • Pierre Thomas
    Laboratoire de Sciences de la Terre / ENS de Lyon

Publié par :

  • Olivier Dequincey
    ENS de Lyon / DGESCO

Résumé

Des galets arrondis, galets éclatés par le froid ou les chocs thermiques, des minéraux de type feldspaths et des sphérules d"un nouveau genre sur Mars.


Cela fait maintenant 9 semaines que Curiosity s'est posé dans le cratère Gale. Nous l'avons quitté, fin août, alors qu'il venait de quitter son site d'atterrissage et commençait à se diriger vers le site nommé Glenelg.

Pendant ce mois de septembre, a été publié un panorama 360° du site d'atterrissage de Curiosity(lien externe - nouvelle fenêtre), panorama "animé" où l'on peut naviguer, aller à droite ou à gauche, zoomer sur le secteur qui nous intéresse.

Exploitation des images prises depuis l'orbite par Mars Reconnaissance Orbiter (MRO)

On peut trouver dans le site de Curiosity(lien externe - nouvelle fenêtre) (rubrique Images) ou dans celui du JPL/NASA(lien externe - nouvelle fenêtre) des images prises par Mars Reconnaissance Orbiter depuis son orbite, images légendées, commentées... En voici trois.

Trajet de Curiosity jusqu'au sol 56 (56ème jour martien de sa mission), soit le 2 octobre 2012
Figure 1. Trajet de Curiosity jusqu'au sol 56 (56ème jour martien de sa mission), soit le 2 octobre 2012 — ouvrir l’image en grand

Curiosity ne s'est pas déplacé significativement de ce lieu pendant les 10 sols qui ont suivi. Il lui reste 176 m pour arriver à sa première destination, le site Glennelg. Sur cette carte, le Nord est en haut.

Les environs immédiats de la destination choisie par les géologues du JPL (croix noire) dans le secteur de Glenelg
Figure 2. Les environs immédiats de la destination choisie par les géologues du JPL (croix noire) dans le secteur de Glenelg — ouvrir l’image en grand

Vue depuis l'orbite, la géologie de ce secteur de plus fort albédo, et de ses énigmatiques polygones sombres est très intrigante et alléchante.

Anaglyphe (image en relief) du secteur de Glenelg
Figure 3. Anaglyphe (image en relief) du secteur de Glenelg — ouvrir l’image en grand

Pour voir le relief, il faut mettre des lunettes avec des films transparents colorés : bleu vert pour l'œil droit, rouge pour l'œil gauche. On voit alors très bien le relief (exagéré). On s'aperçoit alors que la destination de Curiosity (les terrains plus clairs et leurs mosaïques de polygones sombres) correspond à une dépression.

Curiosity, interprétation rapide d'images choisies et commentées par la NASA

Ces figures de la rubrique Images, rappelons-le, correspondent à une sélection de photos choisies, commentées, orientées… par la NASA. L'interprétation que nous proposons est donc très "influencée" par ces commentaires.

Quand la NASA a publié ces images de conglomérat, preuve d'un transport de galets par des eaux courantes assez rapides, elle a insisté (à juste titre) sur l'importance de la découverte, mais suggérant sans le dire que c'était totalement inattendu. Certains médias se sont emparés de cette découverte en disant qu'on avait là la preuve de l'existence de l'eau sur Mars. Rappelons que l'eau (sous forme de glace) a été découverte sur Mars en 1666 (règne de Louis XIV), et qu'on a la preuve que de l'eau liquide a coulé à la surface de Mars dans un passé lointain depuis 1971 (mission Mariner 9). La découverte de ces anciens lits de ruisseau ou chenaux plus ou moins deltaïques est plus une confirmation de ce qu'on attendait qu'une surprise : Curiosity s'est en effet posé sur la partie distale (aval) d'un cône de déjection torrentiel issu du bord Nord du cratère Gale.

Comparaison entre le cône alluvial de Peace Valley dans le cratère Gale et un équivalent terrestre
Figure 12. Comparaison entre le cône alluvial de Peace Valley dans le cratère Gale et un équivalent terrestre — ouvrir l’image en grand

Sur le cône martien, la NASA à surligné en bleu les chenaux et bras de ruisseaux les plus importants et a limité par deux traits rouges les limites du cône. L'image Google Earth du cône alluvial terrestre (d'une taille légèrement supérieure) provient du grand désert au NO de la Chine.

La NASA a légèrement "défloré" les résultats des analyses du rocher Jake Matijevic, en écrivant des phrases à la fois alléchantes (pour un géologue) mais trop vagues pour qu'on puisse conclure : « On Earth, rocks with composition like the Jake rock typically come from processes in the planet's mantle beneath the crust, from crystallization of relatively water-rich magma at elevated pressure » et « It's high in elements consistent with the mineral feldspar, and low in magnesium and iron », ce qu'on peut traduire par, respectivement, « Sur Terre, des roches de la composition du rocher nommé Jake proviennent typiquement de processus internes au manteau, sous la croûte, à partir de la cristallisation d'un magma riche en eau à forte pression » et « Son abondance en divers éléments chimiques est compatible avec les feldspaths, avec peu de magnésium et de fer ».

Si, avec cette communication très fragmentaire, avec le contexte où elle a été trouvée (extrémité d'un cône dévalant des vieux plateaux de l'hémisphère Sud, il fallait "parier" sur la nature de cette roche, et comme l'observation macroscopique communiquée à ce jour n'est pas d'un grand secours, je parierais (une somme très minime) sur quelque chose comme un plagiogranite, un gabbro (ou une diorite puisque la NASA parle de cristallisation d'un magma riche en eau) pauvre en minéraux ferro-magnésiens, ou plutôt une anorthosite (ou encore un grès felspathique genre arkose si ce n'est pas une roche magmatique).

Curiosity, interprétation "à chaud" d'images brutes (raw images)

Il s'agit rappelons-le d'image brutes publiées sans échelle, sans orientation, sans commentaire. La seule chose que l'on sache, ce sont les dates et caméras de prise de vue. Certaines images seront montrées ici sans commentaire ; d'autres feront l'objet de tentatives d'interprétation, sans aucune espèce de garantie. Une incitation à ce que chaque lecteur se mette dans la peau d'un explorateur martien et essaie d'analyser les données à sa disposition pour en tirer des conclusions (forcément) provisoires. En somme, c'est ce qu'on demande à nos élèves, avec une différence majeure : on donne à nos élèves des documents sélectionnés et "pré-digérés" pour qu'un élève "de base" puisse s'en sortir. Ici, il s'agit de données brutes arrivant d'un monde inconnu et dans un ordre aléatoire, sans que les images aient été sélectionnées parce qu'elles contenaient les réponses aux questions posées.

Les images sont présentées ici dans l'ordre chronologique de prise de vue.

Les fragments anguleux disjoints font irrésistiblement penser à des galets fracturés par cryoclastie. La cryoclastie, c'est la fracturation par le gel. Sur Terre, il suffit de micro-fissures remplies par de l'eau liquide et d'un bon coup de gel. Sur Mars, les blocs sont anguleux, semblent indemnes d'une érosion (éolienne) importante, et la fracturation serait "jeune", géologiquement parlant. Y aurait-il eu de l'eau liquide "récemment" (géologiquement parlant, encore une fois) dans le cratère Gale ? Ce serait à la fois étonnant et enthousiasmant. On pourrait envisager une cryoclastie par une autre voie. Les nuits d'hiver, le sol de Mars se recouvre de givre (voir les images glace sur le site de Viking Lander 2(lien externe - nouvelle fenêtre) et givre sur le rover Opportunity(lien externe - nouvelle fenêtre)). Si des cristaux de glace se développent dans des micro-fractures, la croissance des cristaux serait-elle suffisante pour développer des pressions capables fracturer les roches ? Enfin, on peut supposer que juste après leur formation, il y a longtemps, les fragments anguleux auraient été recouverts de sédiments (éoliens) et viendrait seulement d'être remis en surface par une érosion récente. Une autre hypothèse est également possible pour expliquer la fracturation des roches : la thermoclastie. Durant ce mois d'août 2012, la température du sol peut dépasser les 0°C en plein soleil (+3°C), et atteindre –91°C la nuit (cf. température au sol sur Mars, le 16 août 2012(lien externe - nouvelle fenêtre)) : un sacré choc thermique !

Encore une question que devra tenter de résoudre Curiosity.

À partir du sol 56, Curiosity est resté sur le même site pendant de nombreuses journées. Il a testé (avec succès) tous ses instruments de prélèvement et de préparation d'échantillons.

Opportunity continue son exploration du cratère Endeavour et découvre des myrtilles d'un type nouveau

Nous avions laissé Opportunity en janvier 2012, à Greeley Haven, près de l'extrémité Nord du Cape York, au bord du cratère Endeavour, pour y passer l'hiver. Il a hiverné de fin décembre 2011 à mai 2012. En juillet 2012, la NASA a publié un panorama 360° pris depuis Greeley Haven(lien externe - nouvelle fenêtre), panorama depuis Greeley Haven maintenant disponible en version animée(lien externe - nouvelle fenêtre) où l'on peut naviguer, aller à droite ou à gauche, zoomer sur le secteur qui nous intéresse.

Il est sorti de son hibernation en mai 2012. Il est en train de revenir vers Botany Bay, mais en suivant le bord "interne" d'Endeavour, alors qu'il avait gagné le Cape York par l'autre côté de la colline. Le début de son trajet n'a rien révélé de fondamentalement nouveau. Mais le 6 septembre 2012 (3046ème sol de la mission), Opportunity a fait une découverte assez inattendue et extraordinaire au niveau d'un petit escarpement nommé Kirkwood : des myrtilles d'un autre type que celle que l'on connait maintenant depuis janvier 2004.