Image de la semaine | 13/01/2025

Io, satellite de Jupiter : quarante-cinq ans d’observation d’éruptions volcaniques

13/01/2025

Auteur(s) / Autrice(s) :

  • Pierre Thomas
    Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS de Lyon

Publié par :

  • Olivier Dequincey
    ENS de Lyon / DGESCO

Résumé

Panaches éruptifs, coulées de laves, dépôts volcaniques sur Io. Observations suivies sur quelques mois à quelques années par différentes missions en noir et blanc, couleur et infrarouge.


À la surface d’Io, satellite de Jupiter, comparaison 1979-2024 montrant une activité volcanique
Figure 1. À la surface d’Io, satellite de Jupiter, comparaison 1979-2024 montrant une activité volcanique — ouvrir l’image en grand

En février 2024, la sonde NASA Juno survola de près Io pour la troisième fois en un an. Il s’agissait des premiers survols rapprochés de ce satellite depuis la fin de la mission Galileo en 2003. Ce survol a révélé des changements morphologiques de la surface entre 2003 et 2024, avec apparition de nouvelles coulées de lave (noires) et de dépôts “pyroclastiques” sombres (silicates et/ou surtout des composés soufrés). Les principaux changements montrés ici ont eu lieu entre 1997 (photo de gauche) et 2024 (photo de droite). Malgré la différence de résolution, des changements très visibles sont situés dans l’ellipse cerclée de noir, vers le centre de l’image.

Vue d’ensemble du globe d’Io (diamètre de 3643 km) resituant la zone de la figure 1, où la sonde Juno a observé des manifestations volcaniques ayant eu lieu entre 1997 et 2024
Figure 2. Vue d’ensemble du globe d’Io (diamètre de 3643 km) resituant la zone de la figure 1, où la sonde Juno a observé des manifestations volcaniques ayant eu lieu entre 1997 et 2024 — ouvrir l’image en grand

En 1979, les sondes Voyager 1 (mars 1979) et Voyager 2 (juillet 1979) ont découvert qu’Io, le satellite galiléen le plus proche de Jupiter, avait une activité volcanique exubérante. L’énergie permettant le volcanisme de ce “petit” corps (diamètre de 3643 km, voisin de celui de la Lune, 3475 km) est fournie par les déformations dues aux importantes marées causées par la proximité du “gros” Jupiter et par l’ellipticité forcée de son orbite, cf. Le volcanisme dans le système solaire. Depuis 1979, Io a été survolée 7 fois par la mission Galileo (1995-2003), deux fois d’assez loin par les missions Cassini (2000) en route vers Saturne, puis par New Horizons (2007) en route vers Pluton, plus récemment d’assez loin par la mission Juno (2017 à 2022), puis de beaucoup plus près par la même mission Juno (décembre 2023 et février 2024). On peut donc étudier l’activité volcanique (en lumière visible et en infrarouge) et les changements morphologiques de la surface d’Io sur une durée de 45 ans. La NASA a pris des milliers d’images d’Io. Elle fait une sélection des plus intéressantes dans son photojournal, dont 280 images concernant Io en novembre 2024(lien externe - nouvelle fenêtre). Nous en avons sélectionné 23, qui illustrent (1) les changements morphologiques avec l’apparition de nouvelles coulées et de projections, (2) les modalités de quelques éruptions, et (3) la température de surface grâce à des données infrarouges. Avec les treize figures consacrées la semaine dernière au seul volcan Tvashtar (cf. La région volcanique de Tvashtar (Io, satellite de Jupiter) et ses éruptions de 2007 et 1999-2000, on peut se faire une idée de l’activité volcanique d’Io entre 1979 et 2024. Ce seul volcan Tvashtar a permis de montrer les deux types extrêmes d’éruption en activité, deux types non incompatibles et qui vont souvent ensemble.

(1) Des panaches éruptifs, jets de gaz et d’aérosols de particules solides de composés soufrés, dont du SO2 (le SO2 se solidifie à −90°C dans le vide spatial, et la température externe au-dessus de Io est inférieure à −150°C). En forme de parapluies, les panaches, constitués d’aérosols de fines particules diffusent très bien la lumière et se voit bien mieux « vus de côté » (en particulier sur les bords d’Io) que « vus de face ». Le dépôt au sol de ces particules dessine des auréoles concentriques grises ou colorées autour des points d’émission. Vus « de dessus », ces dépôts concentriques sont difficiles à distinguer du panache lui-même.

(2) Des coulées de lave incandescentes (basalte ou komatiite) dont la température peut atteindre 1320°C. Une fois solidifiées, ces coulées deviennent très sombres (couleur du basalte ou des komatiites à une température inférieure à 680°C), avant d’être progressivement recouvertes d’aérosols soufrés grisâtres ou rougeâtres.

Changement dans la région du volcan Volund entre 1979 et 1996, à la surface d’Io, satellite de Jupiter
Figure 13. Changement dans la région du volcan Volund entre 1979 et 1996, à la surface d’Io, satellite de Jupiter — ouvrir l’image en grand

Une structure sombre approximativement linéaire mais légèrement sinueuse est apparue au centre de l’image. Dans le détail, cette ligne semble être constituée de la juxtaposition de “points” noirs. La NASA interprète cette structure en termes de fissure émissive, les “points” noirs correspondant à des points de sortie de lave (genre fontaines de lave) plus actifs que les autres parties de la fissure. Un halo orangé clair entoure cette fissure (dépôts de composés soufré et/ou éventuellement panache éruptif vu de dessus).

Pélé est l’un des plus importants volcans d’Io, associé à son voisin immédiat Pillan. Ses éruptions sont visibles depuis la Terre, ou plus exactement depuis le télescope spatial Hubble en orbite autour de la Terre.

Les volcans d’Io sont nommés avec des personnages de diverses mythologies. Par ordre alphabétique, ceux rencontrés dans cet articles sont les suivants.

Amirani, héros de la mythologie géorgienne, un équivalent caucasien du Prométhée des Grecs.

Culann, forgeron dans la mythologie celtique irlandaise.

Loki, un des dieux principaux du panthéon de la mythologie nordique.

Pele (Pélé en français), la déesse hawaiienne du feu (cf. » Cheveux de Pelé (Pele’s hair), Holei Pali, flanc Sud du Kilauea, Hawaii).

Pillan, le dieu des orages chez les Mapuches, Amérindiens de Patagonie.

Prometheus (Prométhée en français), connu pour avoir volé le feu aux dieux dans la mythologie gréco-romaine.

Ra, le dieu Soleil dans la mythologie égyptienne.

Tupan, démon du tonnerre chez des Amérindiens du Brésil.

Tvashtar, forme ancienne du feu divin indo-iranien, qui a été repris ultérieurement par l’hindouisme.

Volund, dieu forgeron dans la mythologie nordique.

C’est Galilée (1564-1642) qui a découvert les quatre satellites principaux de Jupiter (d’où leur nom global de satellites “galiléens”). Il voulait les nommer « étoiles médicéennes » en l’honneur de ses mécènes (les Médicis, de Florence). C’est l’astronome Simon Marius (1573-1624) qui, d’après la suggestion de Johannes Kepler (1571-1630), les a nommés par les noms d’amantes et amants de Jupiter. Du plus éloigné au plus proche de Jupiter, on a ainsi Callisto (une suivante de Diane), Ganymède (un berger grec que Jupiter enleva avec son aigle pour l’amener sur l’Olympe et en faire l’échanson des dieux et son amant de cœur), Europe (que Jupiter enleva en se transformant en Taureau qu’Europe chevaucha avant de s’unir à Jupiter reprenant son apparence initiale), et enfin Io. Io était une prêtresse dans un temple de Junon. Son histoire d’amour avec Jupiter a été très complexe. Tout se passait bien, jusqu’à ce que Jupiter (qui se cachait / se déguisait) pour rencontrer Io faillisse être surpris « en flagrant délit » d’adultère par Junon, sa femme. Pour ne pas être pris sur le fait, Jupiter changea Io en génisse blanche. Junon, soupçonneuse, demanda que Jupiter lui donne la vache, ce qu’il fit. Cela ne l’empêcha pas de continuer à rencontrer sa chérie en se cachant voire en se changeant en taureau. Io est d’ailleurs un mot très employé dans les mots croisés, avec souvent des définitions du genre « amour vache ». Après de multiples aventures qui varient selon les sources, la vache Io arriva en Égypte où Jupiter lui redonna (presque) sa forme humaine. Il est étonnant de s’apercevoir que, dans la mythologie comme dans la réalité, l’aspect d’Io est changeant. Cette histoire d’Io a inspiré des peintres romains (à Pompéi notamment) et des XVIe et XVIIe siècles. Nous vous montrons quatre de ces peintures, dans l’ordre du récit mythologique.