Mots clés : récif, bioconstruction, hermelle
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Les récifs à hermelles de la baie du Mont-Saint-Michel et de l'ile de Ré, exemples de récifs non-coralliens visibles en France métropolitaine

Thibault Lorin

Professeur de SVT, Lycée Eugène Delacroix, Drancy (93)

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

29/06/2020

Résumé

Diversité des récifs et des organismes bio-constructeurs, cas des massifs à hermelles des côtes atlantiques françaises.


Figure 1. Récif à hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel, commune de Saint-Jean-le-Thomas

Récif à hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel, commune de Saint-Jean-le-Thomas

Dans le cas du corail, les plus connus des organismes constructeurs, les “boules” sont appelées des “patates” de corail. On pourrait donc appeler ces formations des “patates” d'hermelles.

Récifs à hermelles à retrouver dans Le Mont-Saint-Michel et sa baie, une histoire sédimentaire entre terre et mer.


Lorsqu'on parle de “récifs”, on pense en général aux récifs coralliens, aux plages de sable blanc et aux eaux turquoises des atolls de la ceinture intertropicale (cf. «Survol en hélicoptère de la Grande Barrière de Corail, Queensland, Australie et Plongée dans les récifs de la Grande Barrière de Corail, Queensland, Australie). Les récifs sont donc souvent associés à :

  • des “coraux”, et divers organismes du groupe des Cnidaires, dont le mode de vie fixé suppose la précipitation de carbonate de calcium CaCO3 qui, en s'accumulant, construit l'édifice récifal corallien ;
  • une “eau chaude en surface”, puisque les coraux sont symbiotiques d'algues appelées “zooxanthelles“ dont l'activité photosynthétique requiert une exposition à la lumière.

Ces récifs coralliens d'eaux chaudes sont certes les plus abondants sur Terre, mais il existe également :

  • des récifs coralliens “d'eau froide”, présents sous toutes les latitudes et pouvant se développer à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, en l'absence de lumière, et à faible température (jusqu'à 4°C) (figure 2) ;
  • des récifs non-coralliens édifiés par des vers, des éponges, des cyanobactéries… (figure 4).

On s'intéresse aujourd'hui aux récifs dits “à hermelles” visibles dans la baie du Mont-Saint-Michel ainsi que sur de nombreux autres rivages de la Manche et de l'Atlantique, comme sur l'ile de Ré.

Figure 2. Récif à Lophelia pertusa au large des côtes norvégiennes sous la zone photique, un exemple de récif corallien d'eaux froides et profondes

Récif à Lophelia pertusa au large des côtes norvégiennes sous la zone photique, un exemple de récif corallien d'eaux froides et profondes

Les exploitations gazières et pétrolières au large de la Norvège mettent en danger ces écosystèmes fragiles.


Figure 3. Carte de la répartition des récifs à Lophelia pertusa connus à ce jour

Carte de la répartition des récifs à Lophelia pertusa connus à ce jour

Il doit exister bien d'autres récifs à découvrir.


Figure 4. Exemple de récif à spongiaires tubulaires, sans doute Aplysina fistularis (Atlantique Ouest tropical)

Exemple de récif à spongiaires tubulaires, sans doute Aplysina fistularis (Atlantique Ouest tropical)

Les hermelles (Sabellaria alveolata) sont des Annélides sédentaires et tubicoles. Elles vivent donc dans des tubes muqueux, qu'elles produisent, et sur lesquelles elles agglomèrent des particules de sédiments. Le récif est constitué de la juxtaposition d'un grand nombre de tubes, chaque tube abritant un individu. Les hermelles sont donc des organismes bioconstructeurs. Les individus se nourrissent par “suspensivorie” : à marée haute, les individus se positionnent au sommet du tube et déploient des tentacules buccaux qui leur permettent de filtrer l'eau et de récupérer la matière organique en suspension qu'elle contient (figures 5 à 11).


Figure 6. Section naturelle d'une “patate” d'hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel (commune de Saint-Jean-le-Thomas)

Section naturelle d'une “patate” d'hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel (commune de Saint-Jean-le-Thomas)

On constate que l'intérieur d'une “patate” est constitué de multiples tubes juxtaposés. Chaque tube abrite un individu.


Figure 7. Vue de surface rapprochée d'une patate d'hermelles

Vue de surface rapprochée d'une patate d'hermelles

Figure 8. Détail de tubes à la surface d'une patate d'hermelles

Détail de tubes à la surface d'une patate d'hermelles

Chaque tube correspond à du mucus (produit par l'organisme) agglomérant des particules sédimentaires.


Figure 9. Les tubes des hermelles sont constitués de grains soudés entre eux par un mucus organique non lithifié

Les tubes des hermelles sont constitués de grains soudés entre eux par un mucus organique non lithifié

Les tubes sont très faciles à désagréger simplement avec les doigts.


Figure 10. Les tubes des hermelles sont constitués de grains soudés entre eux par un mucus organique non lithifié

Les tubes des hermelles sont constitués de grains soudés entre eux par un mucus organique non lithifié

Les tubes sont très faciles à désagréger simplement avec les doigts.


Figure 11. Détail de la partie antérieure d'un individu de Sabellaria

Détail de la partie antérieure d'un individu de Sabellaria

Les particules alimentaires (et minérales) sont collectées par filtration de l'eau de mer au niveau de la bouche. Ceci est permis par les tentacules.


Du point de vue chimique et du mode de construction, les récifs d'hermelles sont donc relativement différents des constructions récifales coralliennes. Celles-ci sont en effet issues de l'accumulation de CaCO3, sécrété par les organismes coloniaux constructeurs, les polypes (figures 12 à 16). On peut comparer des patates à hermelles actuelles à des patates coralliennes actuelles, subactuelles ou quaternaires aux Antilles, en Polynésie…


Figure 13. Vue rapprochée d'un patate corallienne fossile, atoll de Tikehau, Polynésie française

Vue rapprochée d'un patate corallienne fossile, atoll de Tikehau, Polynésie française

L'ensemble est en CaCO3. On distingue l'emplacement de paléo-polypes. Des patates en formation peuvent être vues sur la figure 27 de Survol en hélicoptère de la Grande Barrière de Corail, Queensland, Australie.


Figure 14. Détail d'une patate corallienne fossile en vue de dessus

Détail d'une patate corallienne fossile en vue de dessus

Chaque “cercle” correspond à un “paléo-polype”. Les striations radiales au sein de chaque cercle correspondent à des septa.


Figure 15. Détail d'une patate corallienne fossile en vue de profil

Détail d'une patate corallienne fossile en vue de profil

Ici, les paléo-polypes sont vus en coupe longitudinale. La colonie a grandi du haut vers le bas de la photo.


Figure 16. Anatomie d'un polype corallien

Anatomie d'un polype corallien

Au fur et à mesure de la croissance de la colonie, les polypes sécrètent leur squelette calcaire à leur base et sur leur pourtour et s'élèvent vers la surface de l'eau.


Les hermelles sont donc des organismes bioconstructeurs. Elles ne s'établissent pas sur un substrat vaseux ou sableux. Leurs larves, d'abord pélagiques, deviennent benthiques et se fixent préférentiellement sur les tubes d'adultes en raison d'un chimiotactisme positif exercé par le ciment de ces tubes. À défaut de colonies déjà présentes, elles se fixent sur diverses surfaces solides (coquilles d'huitres, cailloutis, rochers…), ce qui va former alors la base d'une nouvelle colonie. De plus, en construisant leur tube, elles créent non seulement leur propre habitat, mais un nouvel écosystème. On parle d'espèce “ingénieures” (plus rarement “architectes”) écologiques ou d'organisme “écoconstructeurs”. Le sable ainsi que les débris coquillers s'accumulent entre les tubes. Cela conduit peu à peu à un remplissage des espaces entre les tubes, à la formation d'une “patate” propice au développement d'algues en surface ou à l'installation de bivalves fixés… et, à plus grande échelle, à une modification des conditions hydrodynamiques et sédimentaires locales, conduisant in fine à l'apparition de nouveaux écosystèmes (figure 17 à 20).

Malgré leur rôle majeur, notamment dans la baie du Mont-Saint-Michel, il n'existe pas de mesure de protection des récifs à hermelles généralisée à l'échelle des côtes françaises. Pour la baie du Mont-Saint-Michel, une relative protection existe, et le site hermelles.fr indique qu'« un arrêté municipal mentionne néanmoins que le banc d'Hermelles en baie du Mont-Saint-Michel bénéficie d'un classement en gisement coquillier qui réglemente la pêche à pied et interdit toute forme de dégradation et de destruction des récifs (Article 7 de l'arrêté n° 247 de la D.R.A.M. de Rennes). ».

Figure 17. Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Figure 18. Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Figure 19. Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Le sable se décolle facilement.


Figure 20. Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

Accumulation de sable et de débris de coquilles entre les tubes d'hermelles

On voit se développer au-dessus de la patate d'hermelles des algues vertes (ici, des ulves), et un nouvel écosystème.


Dans la baie du Mont-Saint-Michel, le plus grand banc d'hermelles est localisé au Sud, vers Cherrueix (près de 100 hectares tout de même) : il constitue la plus grande bioconstruction européenne. Il existe d'autres bancs, plus facilement accessibles, tel que celui de Saint-Jean-Le-Thomas, à l'Est de la baie.



Figure 23. Banc d'hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel

Banc d'hermelles dans la baie du Mont-Saint-Michel

Figure 24. Localisation du banc d'hermelles de Cherrueix (site de Sainte-Anne) la plus grande construction récifale d'Europe

Localisation du banc d'hermelles de Cherrueix (site de Sainte-Anne) la plus grande construction récifale d'Europe

Les récifs de Saint-Jean-le-Thomas (site de Champeaux) sont localisés par un astérisque rouge.


Ailleurs en France, les constructions d'hermelles sont visibles sur les littoraux de l'Atlantique et de la Manche. Dans tous les cas, ces bancs ne sont visibles qu'à marée basse, les hermelles vivant dans la zone de balancement des marées.

Figure 25. Récif à hermelles sur la côte Ouest de l'ile de Ré

Récif à hermelles sur la côte Ouest de l'ile de Ré

On distingue très bien les algues, en surface, et le rôle d'ingénieur écologique des hermelles.


Figure 26. Récif à hermelles sur la côte Ouest de l'ile de Ré

Récif à hermelles sur la côte Ouest de l'ile de Ré

On distingue très bien les algues, en surface, et le rôle d'ingénieur écologique des hermelles.


Figure 27. Localisation du Mont-Saint-Michel (punaise jaune) et de l'ile de Ré (punaise rouge)

Localisation du Mont-Saint-Michel (punaise jaune) et de l'ile de Ré (punaise rouge)

Il existe des récifs à hermelles ailleurs sur les côtes de la Manche et de l'Atlantique.


Quelques références.

C. Rollet, D. Matherion, N. Desroy, P. Le Mao, 2015. Suivi de l'état de conservation des récifs d'hermelles (Sabellaria alveolata), Ifremer/ODE/LITTORAL/LER/BN-15-008, 58p

Page Les biohermes à Hermelles, exemples de constructions récifales – Massif de Carolles (Sud-Manche), Lithothèque de l'Académie de Caen, consultée le 22/06/2020

Localiser sur la carte interactive (Latitude : 48.7320, Longitude : -1.5530)
Mots clés : récif, bioconstruction, hermelle