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Découvrir les rudistes en parcourant les rues de Saint-Sébastien (Pays basque espagnol) et en visitant le musée d'Orgon (Bouches du Rhône)

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

15/06/2020

Résumé

L'Urgonien, un faciès du Crétacé inférieur à récifs de coraux et de rudistes.


Figure 1. Section d'un rudiste dans une bordure de trottoir de Saint-Sébastien (Pays basque espagnol), bordure taillée dans un calcaire du Crétacé inférieur basque, calcaire rose de faciès urgonien

On peut reconnaitre certaines des caractéristiques des rudistes : coquille très épaisse, en particulier à droite, forme irrégulière et complexe qui se caractérise par un deuxième “lobe” en haut à droite, comme si la section recoupait une coquille spiralée. On voit que la coquille de ce “lobe” de droite se prolonge sur la paroi verticale du haut de la bordure du trottoir.


Les rudistes forment un groupe de bivalves exclusivement marins qui se caractérisent par une coquille épaisse, dont les deux valves sont très différentes, l'une souvent réduite à un opercule, et l'autre hypertrophiée. Cette valve hypertrophiée a souvent la forme d'un cône, cône droit (un peu comme un cornet de glace), ou cône enroulé en spirale régulière ou irrégulière. Cette forme enroulée fait qu'il existe même une espèce qu'on a nommée « ammonia » ( Requienia ammonia ), car, comme les ammonites, elle ressemble aux cornes de bélier, animal sous lequel le dieu égyptien Amon (avec 1 seul “m”) ou gréco-égyptien (avec 2 “m”) est représenté. Les rudistes ont vécu du Jurassique supérieur jusqu'à la limite Crétacé-Tertiaire. Ils ont considérablement évolué durant le Crétacé et sont de bons fossiles stratigraphiques. Ils vivaient fixés en eaux peu profondes et chaudes. Ils vivaient en eaux claires (bien que supportant un peu mieux la turbidité que les coraux), et formaient de véritables récifs à partir du Crétacé inférieur. Ce sont aussi de bons fossiles de faciès. On peut consulter une rapide monographie sur les rudistes écrite par Cyril Langlois. Des rudistes du Crétacé supérieur ont déjà été présentés dans Les rudistes du Castellet (Var) .

Les genres les plus abondants au Crétacé inférieur sont Toucasia et Requienia .

Figure 4.  Requienia ammonia , rudiste du Barrémien (Crétacé inférieur), étage présentant le faciès Urgonien en Provence

La forme dégagée provient des carrières d'Orgon et la section provient des pierres de pierre de Cassis, tous deux dans les Bouches du Rhône.


Figure 5.  Toucasia carinata , rudiste du Barrémien (Crétacé inférieur), étage présentant le faciès Urgonien en Provence

La forme dégagée provient des carrières d'Orgon et la section provient des pierres de pierre de Cassis, tous deux dans les Bouches du Rhône.



Figure 7. Organisation théorique d'un récif à rudistes, ici du Crétacé supérieur, alors que les dalles et trottoirs de Saint-Sébastien datent du Crétacé inférieur

La “pointe” de la valve hypertrophiée est fichée dans le substratum et croît (tout droit ou de façon courbe) vers le haut. Chaque dalle présentée dans cet article correspondrait à une coupe faite dans un tel récif ou dans les débris accumulés à sa périphérie.


Dans les sept photographies qui suivent, nous vous montrons des vues plus ou moins d'ensemble ou plus ou moins détaillées de ces dalles et trottoirs de Saint-Sébastien au Pays basque espagnol.

Figure 8. Petite place de Saint-Sébastien dallée avec un calcaire urgonien à rudistes


Figure 9. Bordure de trottoir à rudistes, Saint-Sébastien, Pays basque espagnol


Figure 10. Bordure de trottoir à rudistes, Saint-Sébastien, Pays basque espagnol



Figure 12. Rudiste dans une bordure de trottoir, Saint-Sébastien, Pays basque espagnol



Figure 14. Rudiste dans une bordure de trottoir, Saint-Sébastien, Pays basque espagnol


Quand on se promène à Saint Sébastien, d'autres dallages attirent l'attention, les municipalités successives ayant eu à cœur de ne pas se contenter des seuls bitumes, ciments ou granites chinois bon marché pour agrémenter leurs trottoirs, parapets de quais… Ils ont même tenté de privilégier les ressources locales. Et au Pays basque, en plus de l'Urgonien à rudistes, il y a aussi de l'Urgonien à coraux, utilisé par exemple sur les parapets du Puente (pont) Santa Catalina.

Figure 15. Sur le Puente Santa Catalina, Saint-Sébastien, Pays basque espagnol

Les dalles horizontales qui recouvrent le parapet sont en calcaires à polypiers, autre faciès des calcaires urgoniens basques. Pour éviter que des enfants marchant sur ce parapet ne glissent par temps de pluie, ces dalles ont été dépolies, piquetées et perforées de multiples microperforations millimétriques.

Localisation par fichier kmz du Puente Santa Catalina à Saint-Sébastien.


Figure 16. Vue d'ensemble d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina, dalle recoupant une “gerbe” de coraux perpendiculairement aux “branches”

Les micro-perforations dépolissant la surface empêchent de voir la structure interne des coraux.


Figure 17. Détail d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina, dalle recoupant une “gerbe” de coraux perpendiculairement aux “branches”

Les micro-perforations dépolissant la surface empêchent de voir la structure interne des coraux.


Figure 18. Vue d'ensemble d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina, dalle recoupant une “gerbe” de coraux obliquement aux “branches”

Les micro-perforations dépolissant la surface empêchent de voir la structure interne des coraux.


Figure 19. Vue d'ensemble sur le rebord d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina

Cette dalle permet de voir deux sections perpendiculaires dans la “gerbe” de coraux, ce qui permet de voir la structure tubulaire des “branches” individuelles.


Figure 20. Zoom sur le rebord d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina

Cette dalle permet de voir deux sections perpendiculaires dans la “gerbe” de coraux, ce qui permet de voir la structure tubulaire des “branches” individuelles.


Figure 21. Vue d'ensemble d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina

Cette dalle montre une association de polypiers tubulaires “classiques” et de coraux en forme de “coupelles”.


Figure 22. Vue de détail d'une dalle recouvrant le parapet du Puente Santa Catalina

Cette dalle montre une association de polypiers tubulaires “classiques” et de coraux en forme de “coupelles”.


Le calcaire dit Urgonien s'est déposé au Crétacé inférieur, sur la marge passive bordant le Nord-Ouest de l'océan alpin, et sur le plateau continental au Sud-stE de cet océan, plateau qui est devenu la Provence, le Languedoc, les Pyrénées, le Pays basque…  C'est ce calcaire urgonien qui fait la beauté des falaises du Vercors, des gorges de l'Ardèche et des calanques entre Marseille et Cassis, qui constitue le soubassement du château cathare de Montségur… Il s'agit d'un calcaire récifal et péri-récifal, les organismes constructeurs étant principalement des rudistes, et accessoirement des coraux. L'Urgonien n'est pas un étage, mais un faciès, qui englobe (cela varie du Nord-Est au Sud-Ouest) le Barrémien (130-125 Ma), l'Aptien (125-110 Ma) et parfois la base de l'Albien (112 à 99,6 Ma). C'est Alcide d'Orbigny qui, en 1847, a défini ce faciès à Orgon, commune de l'Est des Alpilles (Bouches du Rhône). Le paysage devait ressembler à ce qu'on peut voir aujourd'hui dans la Grande Barrière de Corail au Nord-Est de l'Australie (cf. Survol en hélicoptère de la Grande Barrière de Corail, Queensland, Australie ).

Figure 23. Reconstitution du milieu de sédimentation des calcaires urgoniens

Ce schéma a été initialement dessiné pour représenter la paléogéographie des environs d'Orgon à l'époque barrémienne (130 à 125 Ma). Les calcaires de faciès urgonien se déposait entre les profondeurs de 10 à 30 m. La zone plus profonde à gauche du schéma correspondrait à ce qu'on appelle la “fosse vocontienne” située entre le Vercors au Nord et le Ventoux au Sud. La paléogéographie du Crétacé inférieur basque devait être assez similaire. On peut alors localiser les sites équivalents à ceux où ont été exploitées les dalles des trottoirs et des parapets des ponts de Saint Sébastien.


En Pays basque, ces calcaires urgoniens sont largement exploités, notamment pour les pierres de taille et les dalles semi-ornementales. Citons les carrières de Lastur, Markina, Ereňo…


Figure 25. Affleurement naturel, ni coupé ni poli, d'un calcaire à rudistes

Cette photo ne vient pas du Pays basque mais des environs de Marseille. À part la couleur rose, on retrouve approximativement les mêmes fossiles avec la même abondance que dans les trottoirs de Saint-Sébastien.


Figure 26. Extrait de la carte géologique de l'Espagne au 1/2 000 000 couvrant le Pays basque de part et d'autre de la frontière franco-espagnole (ligne rouge)

L'Urgonien est figuré en jaune-vert, numéroté 77. Saint-Sébastien est localisé par l'astérisque rouge, la carrière de Markina par l'astérisque bleu.


La ville d'Orgon (≈ 3000 habitants), à côté de Cavaillon, entre Avignon et Salon-de-Provence, vit en partie grâce au calcaire urgonien. En effet, la société Omya exploite depuis 1957 une carrière de calcaire urgonien qui, avec l'usine associée, emploie de 50 à 100 personnes et qui extrait de 500 000 à 900 000 tonnes par an de calcaire. Cette carrière exploite un calcaire urgonien un peu atypique. En effet, la matrice (l'ancienne boue calcaire) présente entre les bioclastes et les fossiles est restée relativement tendre malgré la diagenèse et possède la “consistance” d'une craie. Les fossiles se dégagent ainsi assez facilement du reste de la roche, contrairement à ce qu'on voit à Saint-Sébastien. C'est sans doute pour cela que d'Orbigny a choisi ce site pour définir le contenu paléontologique de l'Urgonien. La société Omya exploite ce calcaire non pas pour en faire des dalles et pierres de taille à cause de cette consistance crayeuse, mais pour sa pureté (99,8 % de CaCO3). Broyé en une poudre très fine, ce calcaire est utilisé en tant que charge dans la composition de nombreux produits : peintures, crépis, enduits, certains plastiques (PVC), papiers de haut de gamme, cosmétiques, produits alimentaires… Depuis 2015, la municipalité a ouvert un musée, le Musée Urgonia, une moitié étant consacrée à l'archéologie locale, à l'ornithologie… et l'autre moitié à l'Urgonien, ses fossiles, ses usages… Un sentier de la pierre (3,5 km de long, départ depuis le musée) a également été aménagé.

Figure 27. L'entrée du Musée Urgonia à Orgon, Bouches du Rhône

Localisation par fichier kmz du Musée Urgonia d'Orgon (près de Cavaillon).




Figure 30. Rudiste géant en bronze à Orgon

Pour fêter les 50 ans de la carrière et de l'usine Omya, le sculpteur régional Peter Fall a réalisé en bronze un rudiste géant, qu'on peut voir sur un carrefour si on arrive à Orgon depuis Avignon (situé à 25 km au Nord-Ouest) par la D7.

Localisation par fichier kmz du rudiste de bronze ( Requienia ) d'Orgon.


Figure 31. Vue aérienne de la ville d'Orgon et des carrières d'Omya (tâche blanche) au pied du massif des Alpilles

Le Musée Urgonia est localisé par la punaise verte, et le rudiste géant par la punaise jaune. L'autoroute A7 passe entre la ville et la Durance. Au fond à droite, à 20 km, les Baux de Provence. Orgon est sur la route des vacances. Arrêtez-vous-y !

Localisation par fichier kmz du Musée Urgonia d'Orgon (près de Cavaillon) et du rudiste de bronze ( Requienia ) d'Orgon.



Localiser sur la carte interactive (Latitude : 43.2690, Longitude : -2.5097)