Mots clés : stratotype, ammonite, bélemnite
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Le stratotype du Toarcien à Sainte Verge, banlieue de Thouars (Deux-Sèvres)

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

03/06/2019

Résumé

Le Toarcien, dernier étage du Jurassique inférieur, et son stratotype (affleurement de référence) riche en ammonites décrit en banlieue de Thouars.


Figure 1. Affleurement dans l'ancienne carrière dite des « Hauts Coteaux » à Sainte Verge (Deux Sèvres) sur lequel une “règle” localise les 33 niveaux lithostratigraphiques différents identifiables sur ce front de taille dans le Toarcien

Sont juxtaposées (1) une photo du front de taille au pied duquel a été planté une “règle” localisant les 33 niveaux lithostratigraphiques différents visibles sur ce front de taille, et (2) une photo d'un panneau dans la même carrière détaillant cette colonne lithostratigraphique.

Cette ancienne carrière dite des « Hauts Coteaux » est l'un des deux sites classés Réserve Naturelle Nationale du Toarcien (RNN91) depuis 1987

Localisation par fichier kmz de la carrière des « Hauts Coteaux » de Sainte Verge.


Figure 2. Entrée de la carrière dite du Rigollier (ou des Groies) telle qu'elle était en mars 2018, l'autre carrière (avec celle des Hauts Coteaux) classée Réserve Naturelle Nationale du Toarcien (RNN91)

On voit la clôture et le portail (fermé à clé) et deux panneaux explicatifs. Ces panneaux indiquaient un site web et un numéro où téléphoner si on voulait connaitre les conditions pour pouvoir visiter cette carrière. Ce numéro ne répondait pas les trois fois où je l'ai appelé en mars 2018, et le site web n'indiquait pas de calendrier ou d'horaires d'ouverture. Quant au grillage empêchant théoriquement de pénétrer sur le site, il était soulevé entre le portail et le premier panneau, ce qui permettait, en rampant, de pénétrer sans problème sur le site, même avec une certaine corpulence. Triste constat de la façon dont la France gère (ou plutôt laisse tomber, faute de moyens) ses réserves naturelles malgré la bonne volonté des associations locales.

Localisation par fichier kmz de la carrière du Rigolllier (ou des Groies) du hameau de Vrines.


Les stratotypes sont des affleurements qui servent de référence pour définir un étage géologique. Ils ont été historiquement introduits au cours du XIXe siècle. Certains sont toujours “valides” depuis ce XIXe siècle, d'autres ont été changés du fait des progrès de la géologie. Il y a en France 17 stratotypes, dont celui du Toarcien proposé en 1849 par Alcide d'Orbigny. Le Toarcien est le dernier étage du Jurassique inférieur, et date de 183 à 175,6 Ma). Le stratotype du Toarcien contiendrait plus de 80 espèce d'ammonites, et c'est cette richesse qui l'a fait choisir par d'Orbigny. La carte géologique de Montreuil-Bellay le décrit comme suit.

I4. Calcaires argileux, marnes, calcaires à oolites ferrugineuses (Toarcien) (3,4 à 15 m).

C'est sur la feuille de Montreuil-Bellay, près du hameau de Vrines au Nord de Thouars que le stratotype du Toarcien a été défini par d'Orbigny. Cet auteur avait en effet choisi les carrières du Rigollier près de Vrines comme point étalon. En 1987, le stratotype situé dans les anciennes carrières du Rigollier a fait l'objet d'un aménagement (rafraichissement de la coupe et pose de panneaux explicatifs). Le site est désormais classé en réserve naturelle sous la dénomination « réserve naturelle du Toarcien » (décret n°87-950 du 23 novembre 1987 - Environnement). D'autres profils de la région de Thouars exposent l'étage notamment à Ligron et sur la feuille voisine de Thouars, à Thouars même et à Airvault. Au sommet de la carrière de Ligron où sa puissance est d'environ 3,40 m (comme à Vrines), l'étage est très fossilifère ; on détaille, de bas en haut :

- 0,08 à 0,20 m : calcaire bioclastique à rognons limonitiques représentant le Toarcien inférieur et moyen (sous-zones à Falciferum à sous-zone à Bifrons ) ; -1,10 m : marne à bancs de calcaire argileux discontinus à la base et au milieu, continus au sommet (début du Toarcien supérieur : zone à Thouarsense ) ; -0,60 m : calcaire à oolites ferrugineuses représentant la zone à Insigne et la base de la zone à Pseudoradiosa  ; - 0,8 m : reposant sur un interlit marneux des calcaires argileux à oolites ferrugineuses, à débit plus ou moins amygdalaire : sommet de la zone à Pseudoradiosa et base de la zone à Aalensis  ; - 0,65 m : calcaire argileux sans oolite ferrugineuse, en bancs irréguliers intercalés dans des marnes grises : sommet de la zone de Aalensis .

On peut remarquer que les fossiles et les faciès du Toarcien des Deux-Sèvres ressemblent beaucoup à ceux du Rhône (cf. Les ammonites calcitisées du Toarcien – Aalénien inférieur des Monts d'Or lyonnais ), deux sites pourtant distants de 410 km.

Le nom de Toarcien vient du nom latin de la ville de Thouars (Deux-Sèvres), mais les carrières qui ont servis à d'Orbigny pour définir cet étage ne se trouvent pas sur la commune de Thouars, mais sur la commune limitrophe de Sainte Verge. Ce stratotype se situe sur la bordure Sud-Ouest du Bassin Parisien. Deux anciennes carrières et leurs environnements immédiats ont été classés Réserve Naturelle Nationale (RNN) du Toarcien (RNN91) en 1987. C'est la plus petite RNN de France (0,61 hectare au total). Elles sont clôturées ; des sentiers ont été aménagés à l'intérieur des clôtures ; des panneaux explicatifs et des “échelles stratigraphiques” y détaillant la géologie ont été posés.

Ces carrières ont un intérêt géologique et historique évident, et les protéger est une excellente chose. Avoir classé/protégé ce stratotype est tout à l'honneur des instigateurs de ce classement, et ce n'est pas, hélas, le cas de tous les stratotypes ou para-stratotype de France (je pense au stratotype du Berriasien et à l'ancien stratotype du Stéphanien pour rester en région Auvergne-Rhône-Alpes). Mais comme souvent en France, les bonnes idées sont mal gérées, laissées en plan au bout de quelque temps, souvent par faute de moyens attribués au gestionnaire (communauté de communes du Thouarsais dans le cas présent), gestionnaire qui serait probablement ravi de pouvoir entretenir son patrimoine, mais qui n'en a pas les moyens. Les clôtures (aisément franchissables) empêchent certes qu'un groupe de scolaires pénètre non accompagné dans la carrière et prélève des fossiles (un fossile par élève, et il n'y en aurait plus de visibles au bout de 10 groupes). Mais la “porosité” des clôtures et l'absence de surveillance (par exemple par les voisins, par des employés municipaux…) n'empêcheraient pas des collectionneurs mal intentionnés d'y pénétrer et de faire des prélèvements sauvages. Et l'absence fréquente de réponse aux appels téléphoniques n'encourage pas les géologues “bien intentionnés” et ne voulant faire aucun prélèvement à respecter la loi. On peut également regretter la faiblesse de “l'entretien” des affleurements. Un  “coup de Karcher” annuel et le changement de quelques panneaux explicatifs ne feraient pas de mal.

Nous allons vous montrer des images du la première carrière, la carrière des Hauts Coteaux (figures 3 à 12), puis des images de la deuxième carrière, la carrière du Rigollier ou des Groies située 500 m au Nord-Ouest (figures 13 à 20). Il nous a fallu, hélas, violer la lettre de la réglementation pour prendre ces photographies (passer par les trous déjà existant dans les clôtures) ; nous n'avons pas, bien sûr, violé l'esprit de la réglementation en ne ramassant aucun échantillon et en ne “touchant” pas aux fronts de taille.

Figure 3. Vue générale du front de taille de l'ancienne carrière dite des Hauts Coteaux, Sainte Verge (Deux-Sèvres)

On voit la “règle” qui détaille les 33 niveaux du front de taille (voir la figure 1), ainsi que 2 panneaux explicatifs. Les sept photos suivantes ont été prises sur les plans de stratification visibles sur la droite.


Figure 4. Surface d'une strate de la carrière des Hauts Coteaux

On devine une ammonite blanche au centre de la photo.


Figure 5. Zoom sur la surface d'une strate de la carrière des Hauts Coteaux

On devine une ammonite blanche au centre de la photo.


Figure 6. Vue sur le secteur voisin de l'ammonite claire visible sur les deux photos précédentes

Au moins 9 ammonites sont visibles sur cette photo (espèces non déterminables sur cette photo). C'est cette richesse notamment en ammonites (plus de 80 espèces décrites dans le secteur) qui a fait que le Toarcien de Sainte Verge a été choisi comme stratotype.



Figure 8. Détail sur deux des ammonites de la figure précédente

On voit très bien les cloisons internes de l'ammonite supérieure.



Figure 10. Zoom sur une belle bélemnite


Figure 11. Panneaux explicatifs dans la carrière des Hauts Coteaux

L'état de ces panneaux est assez caractéristique de la situation en Franc : on a (parfois) des crédits pour aménager un site, mais les crédits pour l'entretien de ces aménagements sont beaucoup plus rarement prévus et/ou maintenus.


Figure 12. Panneaux explicatifs dans la carrière des Hauts Coteaux

L'état de ces panneaux est assez caractéristique de la situation en Franc : on a (parfois) des crédits pour aménager un site, mais les crédits pour l'entretien de ces aménagements sont beaucoup plus rarement prévus et/ou maintenus.


Figure 13. Vue du front de taille de l'ancienne carrière dite du Rigollier (ou des Groies), hameau de Vrines, Sainte Verge (Deux-Sèvres)

Une “règle” plantée le long du front de taille détaille les différentes zones d'ammonites. La variété lithologique (calcaire / marne) est beaucoup plus visible ici que dans la carrière des Hauts Coteaux.


Figure 14. Gros plan sur la “règle” détaillant les différentes zones d'ammonites de la carrière du Rigollier (ou des Groies)

On peut regretter que la corrélation entre les deux carrières (et en particulier entre les deux “échelles” détaillant les couches des fronts de taille) ne soit pas clairement établie sur les panneaux visibles en 2018.


Figure 15. Surface de strates de la carrière des Groies riche en ammonites


Figure 16. Surface de strates de la carrière des Groies riche en ammonites


Figure 17. Calcaire à oolites d'hydroxydes ferriques du Toarcien de Sainte Verge (Deux-Sèvres)

Il n'y a pas que des calcaires “ordinaires” dans les calcaires et marnes du Toarcien, il y a aussi des calcaires riches en oolites d'hydroxydes ferriques (cf. le passage Les oxydes de fer sédimentaires de l'article La biosphère, un acteur géologique majeur ). Cet échantillon éboulé du front de taille a été photographié sur place et laissé dans la carrière des Groies.


Figure 23. Vue aérienne oblique du secteur des deux carrières de Toarcien

Le Toarcien domine la vallée du Thouet. Il n'est séparé du socle métamorphique hercynien que par un mince niveau de grès calcaire (le Pliensbachien). Ce mince niveau de grès calcaire, riche en terriers de ver, est signalé sur un des panneaux de la première carrière (voir figure 1), mais il était très mal visible en mars 2018.

Si des autorités compétentes voulaient pleinement valoriser ce site, elles ouvriraient une carrière à côté des carrières historiques (à conserver en l'état), en dégageant / sécurisant et aménageant une tranchée ou une petite carrière avec un front de taille allant du socle métamorphique au Toarcien et même à l'Aalénien sus-jacent. Observer dans une même carrière, ouverte au public, à 200 m au Nord de la carrière des Groies, (1) la discordance hercynienne et (2) une couche identique et très voisine d'un stratotype historique, avec les couches sous- et sus-jacentes… On peut rêver !


Figure 24. Carte géologique en vue oblique du secteur des deux carrières de Toarcien

Le Toarcien (bleu clair) domine la vallée du Thouet. Il n'est séparé du socle métamorphique hercynien (MG) que par un mince niveau de grès calcaire (le Pliensbachien, figuré en violet). Ce mince niveau de grès calcaire, riche en terriers de ver, est signalé sur un des panneaux de la première carrière (voir figure 1), mais il était très mal visible en mars 2018.

Si des autorités compétentes voulaient pleinement valoriser ce site, elles ouvriraient une carrière à côté des carrières historiques (à conserver en l'état), en dégageant / sécurisant et aménageant une tranchée ou une petite carrière avec un front de taille allant du socle métamorphique au Toarcien et même à l'Aalénien sus-jacent. Observer dans une même carrière, ouverte au public, à 200 m au Nord de la carrière des Groies, (1) la discordance hercynienne et (2) une couche identique et très voisine d'un stratotype historique, avec les couches sous- et sus-jacentes… On peut rêver !


Si on est de passage dans la région de Thouars, qu'on veut voir des faciès du Toarcien (et du Pliensbachien sous-jacent), qu'on bute sur des clôtures, des portes fermées et un numéro de téléphone ne répondant pas, et qu'on ne veut (ou ne peut) pas passer sous les clôtures en rampant, on peut se promener dans la ville de Thouars et regarder les roches des monuments et du bâti urbain. On peut y faire de belles découvertes et de belles photographies.

Figure 25. L'église Saint Laon à Thouars (Deux-Sèvres)

Le dallage intérieur montre des dizaines d'ammonites, de bélemnites… Cette église Saint Laon illustre très bien la triste place (voire l'absence totale) de la géologie dans les préoccupations et l'intérêt des Français, même des Français “cultivés”. Cette église a une page Wikipedia, une page dans Monumentum. Dans ces pages, on parle art, histoire, retable, tombeau, sculpture… mais pas ammonites. Un constat d'échec collectif pour nous, enseignants en sciences de la Terre : contrairement à d'autre pays, nous n'avons pas su populariser la géologie en France !

Localisation par fichier kmz de l'église Saint Laon de Thouars.


Figure 26. Dallage interne de l'église Saint Laon de Thouars, juste après une des portes d'entrée

La pointe de mes souliers donne l'échelle. Plus d'une trentaine d'ammonites sont visibles sur cette surface de moins de 3 m2.


Figure 27. Nef de l'église Saint Laon de Thouars

Une belle ammonite est visible au premier plan au centre de l'allée. La figure suivante en montre une vue de près.



Figure 29. Grès calcaire riche en traces de terriers visible à la base d'une maison de Thouars

Ce grès provient sans doute du Pliensbachien, l'étage situé juste sous le Toarcien et visible dans la carrière des Hauts Coteaux. Un des panneaux de cette carrière cite ces terriers de vers ; mais en mars 2018, on les voyait mieux en ville que sur le terrain.


Figure 30. Grès calcaire riche en traces de terriers visible à la base d'une maison de Thouars

Ce grès provient sans doute du Pliensbachien, l'étage situé juste sous le Toarcien et visible dans la carrière des Hauts Coteaux. Un des panneaux de cette carrière cite ces terriers de vers ; mais en mars 2018, on les voyait mieux en ville que sur le terrain.



Localiser sur la carte interactive (Latitude : 46.9758, Longitude : -0.2170)
Mots clés : stratotype, ammonite, bélemnite