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Balade sur les grès triasiques du Bas-Vivarais ardéchois

Nicolas Lieury

Professeur de SVT, Lycée Catherine et Raymond Janot, Sens (89)

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

18/03/2019

Résumé

Figures d'érosion (tétines) et de sédimentation dans des grès triasiques en discordance sur des schistes métamorphiques hercyniens, commune de Vernon (Ardèche).



Les balades et randonnées estivales sont toujours, pour le géologue amateur, l'occasion d'apprécier et de comprendre les mécanismes et l'histoire géologique à l'origine des paysages rencontrés. L'Ardèche est pour cela un petit paradis géologique, qui fait régulièrement la une de Planet-Terre, qu'il s'agisse de magmatisme (cf. Les nodules péridotitiques "extraordinaires" de la coulée basaltique du Ray Pic ), de minéralogie (cf. Quelques grenats du granite du Velay (Ardèche) ), de paléontologie (cf. Le Muséum de l'Ardèche à Balazuc, une occasion de découvrir des fossiles exceptionnels ), d'hydrogéologie (cf. Deux geysers du Massif Central : la Source Intermittente de Vals-les-Bains et la Gargouillère de Lignat ) ou de modelé karstique (cf. Le bois de Païolive (Ardèche), un exemple de méga-lapiaz dolomitique ).

Dans le cas présent, la commune de Vernon et le Géopark UNESCO des Monts d'Ardèche proposent aux estivants une courte randonnée longeant une falaise surplombant la vallée de la Beaume jusqu'à la cascade du Baumicou (ruisseau affluent).

La balade commence sur une plateforme de grès offrant un point de vue sur la vallée de la Beaume et la pente opposée. On y distingue clairement les strates subhorizontales de grès triasiques en discordance sur les schistes issus des évènements tectono-métamorphiques hercyniens. Ces grès triasiques sont d'ailleurs recouverts d'une forêt de pin maritime, espèce implanté au XIXe siècle.


La plateforme de grès montre de très originales figures d'érosion en « tétines » ou « tétons ». Il s'agit de protubérances coniques de plusieurs dizaines de centimètres. Au niveau de petites tranches de falaises dans la plateforme de grès, on constate que ces protubérances semblent être les portions superficielles de colonnes verticales plus résistantes à l'érosion que le reste de la roche.

Ces « tétines » étant constituées du même grès grossier que le reste de la plateforme, aucune justification ne semble avoir été scientifiquement apportée à ce différentiel d'érosion. Les géologues du Géopark UNESCO des Monts d'Ardèche suggèrent qu'une hétérogénéité dans la circulation des eaux de drainage au moment de la compaction des dépôts détritiques soit à l'origine de ces figures d'érosion.

Cette grésification irrégulière, quelle qu'en soit l'origine, est assez classique et est à l'origine de morphologies “étranges”, de petite taille comme ici, de taille moyenne comme en Australie (cf. Grésification quaternaire dans des sables calcaires, désert des Pinacles (Australie) ), voire de (très) grande taille dans l'Ouest américain (cf. Silicification et érosion différentielle des grès : paysages de l'Ouest américain ).

Ensuite, le sentier longe la strate de grès avant de descendre progressivement en dessous de cette strate à l'ombre des pins et du reste de la végétation plus adaptée à l'humidité croissante à mesure que l'on descend dans la vallée du petit ruisseau du Baumicou. Une bifurcation est alors proposée pour contempler la cascade du Baumicou, ruisselante à la saison des pluies cévenoles mais généralement à sec durant l'été.

Figure 6. Affleurement de grès triasique sur la rive droite de la cascade du Baumicou (Ardèche)

Les grès montrent une diagenèse variable et une érosion différentielle selon les strates de dépôts, le tout reposant sur les schistes métamorphiques hercyniens.


Figure 7. Interprétation de l'affleurement de grès triasique sur la rive droite de la cascade du Baumicou

Les grès montrent une diagenèse variable et une érosion différentielle selon les strates de dépôts, le tout reposant sur les schistes métamorphiques hercyniens.


Figure 8. Affleurement de grès triasiques sur la rive gauche de la cascade du Baumicou (Ardèche)

Les grès montrent une diagenèse variable et une érosion différentielle selon les strates de dépôts.


Figure 9. Affleurement de grès triasiques sur la rive droite de la cascade du Baumicou

Les grès montrent des figures de sédimentation à stratification croisée indiquant des variations de sens du courant de dépôts. Ces figures sont aussi soulignées par des variations de coloration (violet, rose, vert, orange…).


Figure 10. Interprétation de l'affleurement de grès triasiques sur la rive droite de la cascade du Baumicou

Les grès montrent des figures de sédimentation à stratification croisée indiquant des variations de sens du courant de dépôts. Ces figures sont aussi soulignées par des variations de coloration (violet, rose, vert, orange…).


L'arrivée devant l'emplacement de la cascade révèle un bel affleurement rocheux creusé progressivement par l'action du Baumicou, petit ruisseau affluent de la Beaume. La strate de grès compact sur laquelle s'observaient les « tétines » compose ici le haut de la falaise par lequel l'eau du ruisseau jaillit par temps pluvieux. Sous cette couche de sable cimenté solidement par la diagenèse, des strates de grès beaucoup plus friables jusqu'à quasi-meubles ont été fortement érodées par l'action de la pluie et du vent, formant quelques grottes derrière la cascade. Le sable de ces strates friables est aussi hétérogène que la sus-jacente, sans granoclassement clairement apparent. Par contre, elles montrent de belles figures de sédimentation, ainsi que, par endroits, de belles variations de colorations (bleu, vert, rouge, orange…).

Enfin, cette falaise de grès repose en discordance sur le socle cristallin métamorphisé de la chaine hercynienne. Le réservoir en contrebas de la cascade est en effet creusé dans les schistes de ce socle et les périodes de sécheresse laissent apparaitre le contact entre ce socle et les sédiments détritiques du Trias sus-jacent.

Figure 13. Extrait de la carte géologique de Largentière (Ardèche) au 1/50 000

On remarque les plateaux triasiques (ta-tb-tc violet-jaune-orangé) en discordance sur les schistes métamorphisés du socle hercynien. À droite, la grande faille des Cévennes affecte les grès triasiques et les calcaires jurassiques. Le carré indique la zone étudiée ainsi que le zoom cartographique de la figure suivante.


Figure 14. Projection sur l'image satellite en relief de la carte géologique de Largentière (Ardèche), au niveau de la vallée du Baumicou

On remarque la plateforme de grès triasique (ta violet) en discordance sur les schistes hercyniens des Cévennes (bleu).


Cette discordance entre des terrains sédimentaires non affectés par la tectonique hercyniennne sur des terrains ayant subi ces évènements tectono-magmato-métamorphiques peut s'observer en plusieurs endroits de la périphérie du Massif Central, par exemple, discordance Permien inférieur sur Cambrien (cf. Discordance hercynienne, Permien inférieur (Autunien) sur Cambrien, et âge de l'orogenèse hercynienne, Loiras, Le Bosc (Hérault) ), Trias sur Cambrien (cf. La discordance hercynienne (Trias / Cambrien) au fond du lit de la Mare, Pont de Saint Men, Hérault ), Jurassique inférieur sur granite (cf. La discordance hercynienne affectée par des failles normales, bord de la RN 88 entre Le Puy et Mende (Lozère) ), Éocène sur Cambrien (cf. Discordance Éocène / Cambrien au Sud de la Montagne Noire, Minerve (Hérault) )…

Cette balade géologique ardéchoise offre une bonne exploitation sur le terrain des contenus proposés dans le nouveau programme de seconde 2019 en lien avec l'érosion, l'interprétation et l'évolution des paysages. En effet, on peut observer ici la dynamique d'érosion du massif cristallin, l'érosion différentielle des strates de grès, la variation des dépôts sur les milieux de sédimentation et la cimentation différentielle des dépôts détritiques. Preuve, une fois de plus, que l'Ardèche est le paradis des enseignants de SVT !

On peut enfin noter que ces grès triasiques ardéchois ont un autre intérêt, un intérêt œnologique. Le Chatus est un vieux cépage des Cévennes ardéchoises, célèbre aux XVIe et XVIIe siècles, qui avait quasiment disparu. Il a été sauvé de la disparition dans les années 1980-1990, remis en culture, et fournit depuis quelques années un grand vin ardéchois (à boire avec modération). Les vignerons cévenols se sont regroupés en un « syndicat des producteurs de Chatus des Cévennes ardéchoises », syndicat dont le cahier des charges stipule que ces vignes doivent être plantées sur des grès triasiques. Un bel exemple de la relation terroir-géologie-gastronomie (voir aussi Définition géologique du terroir : exemple de l'AOC "Bœuf de Charolles" et du Brionnais (Sud de la Saône et Loire) ).


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