Mots clés : marée, thixotropie, granoclassement, mascaret
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Le Mont Saint-Michel et sa baie, au rythme des marées

Théo Marchand

Professeur de SVT, Lycée René Cassin, Gonesse (95)

Olivier Dequincey

ENS Lon / DGESCO

17/06/2020

Résumé

Marées dans une baie macrotidale (grands marnages), tri sédimentaire, phénomènes de mascaret et de thixotropie (sables mouvants).


Le Mont-Saint-Michel est un monument français du département de la Manche, en Normandie. C'est un lieu d'une grande valeur culturelle, historique, et patrimoniale. Une première église est construite sur le mont dès 709 et l'ouvrage est agrandi et modifié régulièrement depuis, aboutissant au village visible aujourd'hui. En 1979, le Mont-Saint-Michel est inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Ce lieu reçoit aujourd'hui 2,5 millions de visiteurs par an et jusqu'à 20 000 visiteurs par jour en période estivale.

Ce rocher posé au milieu de la baie et séparé du continent à marée haute est célèbre des touristes et des artistes. Mais un géologue de passage ne peut s'empêcher de s'interroger sur l'origine géologique de ce paysage hors du commun.

Le Mont-Saint-Michel fait l'objet de trois articles.

  • Le premier article (Le Mont-Saint-Michel et sa baie, une longue histoire géologique) est consacré à un tour d'horizon géologique de la baie, présentant le cadre général et recomposant l'histoire de la mise en place de ce paysage. Il traite de la baie sur de longues échelles de temps géologiques.
  • Le deuxième article (Le Mont-Saint-Michel et sa baie, une histoire sédimentaire entre terre et mer) s'intéresse aux problématiques d'érosion et de sédimentation de la baie. Il traite des échelles moyennes de temps géologiques et des problématiques actuelles de gestion de l'ensablement du littoral.
  • Enfin, cet article, le troisième de la série, est consacré aux phénomènes de marées et notamment au célèbre phénomène de “mascaret” de la baie, lorsque l'onde de marée remonte dans les terres. Il s'agit donc de se pencher sur les très courtes échelles de temps.

Dans cet article, nous rappellerons rapidement les origines des marées puis nous présenterons les caractéristiques des marées dans la baie du Mont-Saint-Michel ainsi que les conséquences pour la sédimentation. Nous aborderons le phénomène de mascaret, particulièrement impressionnant au Mont-Saint-Michel, puis nous terminerons avec les célèbres sables mouvants. Nous nous appuierons sur le cadre géologique de la baie décrit dans le premier article et surtout sur la dynamique d'érosion-sédimentation de la baie présentée dans le deuxième article de cette série consacrée au Mont-Saint-Michel. Sauf mention contraire, toutes les photographies et vidéos de cet article ont été prises en octobre 2019.

Lexique

  • Un marnage (ou amplitude de la marée) : différence de niveau entre une pleine mer et une basse mer consécutive.
  • Un mascaret : lame déferlante occupant tout le lit d'un fleuve ou d'un estuaire et remontant ces derniers au tout début du flot en période de vives-eaux (forts coefficients).
  • Le flot : marée montante, par opposition au jusant, marée descendante.
  • Le zéro hydrographique : niveau théoriquement atteint par les plus basses mers de vives-eaux (coefficient de 120).

Rappel sur les phénomènes de marée et le vocabulaire associé

Figure 1. La baie du Mont-Saint-Michel, une heure avant, et au moment de la pleine mer

La baie du Mont-Saint-Michel, une heure avant, et au moment de la pleine mer

Montage réalisé à partir des figures 14 et 15. Les photos ont été prises à partir de la pointe du Grouin du Sud au Sud-Est de la baie (figure 10), à ne pas confondre avec la Pointe du Grouin à l'extrême Nord-Ouest de la baie, le dimanche 27 octobre 2019 au soir. Le coefficient de marée était de 106 (marée de vives-eaux). Sur la photo du haut (une heure avant la pleine mer), on voit Tombelaine à gauche. Un kayakiste à peine visible au milieu du chenal donne l'échelle. En une heure, le niveau de l'eau dans le chenal du fleuve (La Sée et la Sélune) a considérablement monté jusqu'à recouvrir une vingtaine de mètres de plage (à droite), et la majorité de la baie (à gauche).


Figure 2. Calendrier des marées de Cancale (port de la baie du Mont-Saint-Michel) réalisé par le Shom (Service hydrographique et océanographique de la marine)

Calendrier des marées de Cancale (port de la baie du Mont-Saint-Michel) réalisé par le Shom (Service hydrographique et océanographique de la marine)

On constate plusieurs choses sur le rythme des marées : (1) il y a deux marées par jour, et (2) l'amplitude des marées (coefficient, lié au code couleur) varie au cours du temps de manière cyclique. Le week-end du dimanche 27 octobre 2019 (jour où ont été prises les photos et la vidéo de cet article) marquait le début d'une série de grandes marées (coefficients supérieurs à 105, tons rouges).


Figure 3. Marégramme à Cancale, le dimanche 27 octobre 2019

Marégramme à Cancale, le dimanche 27 octobre 2019

Un marégramme représente la courbe de la hauteur d'eau mesurée en fonction du temps. On voit que les deux marées journalières (séparées d'environ 12h20min) ne sont pas identiques. La marée du matin avait un coefficient de 101, et celle du soir avait un coefficient de 106 (marées de vives-eaux). Le Mont-Saint-Michel se situant environ 12 m au-dessus du zéro hydrographique, il a été encerclé deux fois par la marée ce jour-là, comme on le voit sur la figure en se basant sur les données du port de Cancale, port de la baie situé à seulement 25 km plus à l'Ouest.


Les marées dans la baie du Mont-Saint-Michel, comme partout ailleurs dans le monde sont principalement dues à l'attraction de la Lune sur la masse d'eau océanique.

En passant une journée sur n'importe quelle plage Atlantique (et de la Manche) française, ou en consultant les prédictions d'horaires de marée (figure 2), ou les enregistrements (marégrammes, figure 3), on constate qu'il se produit deux marées par jour séparées d'environ 12h20min : on parle de marées semi-diurnes. Ces deux marées par jour sont expliquées par deux phénomènes intimement liés. L'attraction directe de la Lune sur l'océan « attire » une bosse d'eau vers le haut. De plus, la force centrifuge de la Terre liée à la rotation de la planète autour du barycentre (centre de gravité) du système Terre-Lune, « expulse » une bosse d'eau vers l'extérieur (figure 4). Pour plus de précisions, consulter la conférence La Lune et ses relations avec la Terre et l'article Déformation des océans sous l'effet de la force de marée qui fait partie d'une série sur les marées.

L'effet sur les continents est moins visible mais existe bel et bien et le sol se soulève de quelques décimètres lors des fortes marées. Le marnage est donc, en toute rigueur, la différence entre la variation d'élévation de la mer et l'élévation du sol.

À certains endroits du monde comme dans le Golfe du Mexique (cf. data.shom.fr), il se produit une seule marée par jour : on parle de marée diurne. Ce phénomène journalier illustre le fait que les mécanismes de marées sont complexes et dépendent aussi d'autres paramètres comme les reliefs marin et côtier.

De plus, en observant les marées sur plusieurs jours, on s'aperçoit que la force de la marée (les limites atteintes à marée haute et à marée basse) varie au cours du temps. Pour préciser ces variations, on peut suivre le marnage de chaque marée. Le marnage M est la différence de hauteur d'eau entre la pleine et la basse mer, on a M = hmax − hmin, avec hmax la hauteur maximale d’eau (en pleine mer), et hmin la hauteur minimale d’eau (en basse mer). C’est cette valeur qui est utilisée pour calculer le coefficient de marée C défini comme C = (M / U) × 100, avec M le marnage et U le marnage moyen des marées de vives-eaux d’équinoxe (6,1 m à Brest). La dénomination des marées en vives-eaux et mortes-eaux et leurs dérivées est définie en fonction du coefficient de marée (figure 5).

Ces variations de marnage sont principalement dues aux variations de certains paramètres astronomiques.

  • La position relative Terre-Lune-Soleil : il y a marées de vives-eaux lorsque la Terre, la Lune et le Soleil sont alignés, et marées de mortes-eaux lorsque la Lune et le Soleil sont à 90° par rapport à la Terre (figure 4).
  • L'orientation de l'axe de rotation de la Terre par rapport au Soleil explique les variations saisonnières. Aux équinoxes, l'axe de rotation de la Terre forme un angle droit avec l'axe Terre-Soleil ; la déclinaison, angle entre l'axe Terre-Soleil et le plan de l'équateur, est alors nulle, la force exercée par le Soleil est donc perpendiculaire à l'axe de rotation et la somme « force centrifuge » + « composante perpendiculaire de l'attraction solaire » est alors maximale, d'où les grandes marées de vives-eaux d'équinoxes. Aux solstices, c'est l'inverse, la déclinaison est maximale, la composante perpendiculaire de l'attraction solaire est minimale, d'où les marées de mortes-eaux de solstices.

Ce sont ces paramètres astronomiques qui sont pris en compte pour établir les calendriers de marées.

En plus ce ces paramètres, le marnage dépend fortement de la forme des côtes et de la profondeur des fonds marins. Dans la baie du Mont-Saint-Michel, le marnage est particulièrement important car il y a peu de fond (plateau continental avec une bathymétrie de −20 m à l'entrée de la baie par rapport au zéro hydrographique). De plus, l'onde de marée montante arrive à la fois de l'Est et de l'Ouest, et butte sur la presqu'ile du Cotentin (côte Est de la baie) : elle est donc considérablement amplifiée (figure 6). À l'échelle du globe, l'onde de marée se déplace globalement d'Ouest en Est. L'arrivée d'une onde de marée par l'Est est donc contre-intuitive. Ce phénomène est probablement dû à la forme d'entonnoir de la Manche. On peut supposer que les courants de jusant (marée basse) se retrouvent bloqués au niveau du goulot d'étranglement de Calais. Ils seraient alors renvoyés en sens inverse, et leur arrivée dans le Golf de Saint-Malo coïncide avec l'arrivée du flot venant de l'Ouest.

Figure 4. Principaux paramètres astronomiques des marées dans le cas d'une marée statique

Principaux paramètres astronomiques des marées dans le cas d'une marée statique

La différence entre marées de mortes-eaux et de vives-eaux (coefficient respectivement inférieur et supérieur à 70) est principalement due aux positions relatives de la Lune, de la Terre et du Soleil. L'onde de marée a été représentée en bleu clair. Lorsque la Lune, la Terre et le Soleil sont alignés, les forces d'attraction de la Lune et du Soleil s'additionnent et on obtient des marées de vives-eaux. La force centrifuge due à la rotation de la Terre autour du barycentre (centre de gravité) du système Terre-Lune (en rouge) explique la deuxième marée journalière. Attention, cette figure représente une marée statique, théorique, ne prenant en compte que 3 paramètres (la Lune, le Soleil, la force centrifuge terrestre). La réalité est plus complexe. Du fait, entre autres, de la présence de continents et de forces de frottement de l'eau, la réponse dynamique de l'océan aboutit à un décalage de la réponse de l'océan aux différentes sollicitations, et les marées hautes sont en quadrature par rapport à la Lune (cf. Déformation des océans sous l'effet de la force de marée).


Enfin, des paramètres comme le vent, les courants marins et la pression atmosphérique influent également sur le marnage. Sur le site du Shom (consulté le 7/6/2020), on peut lire l'explication suivante.

Ces prédictions de marées sont calculées avec une précision de quelques centimètres pour les hauteurs et quelques minutes pour les heures.

Les différences qui pourraient être observées avec les prédictions fournies par les Annuaires des marées du SHOM, sont dues aux règles d'arrondis appliqués dans les différents produits. Celles-ci sont au maximum de 3 minutes pour les heures, de 5 centimètres pour les hauteurs et 1 unité pour le coefficient.

Toutefois, la hauteur d'eau réelle peut s'écarter notablement de la prédiction (jusqu'à plusieurs dizaines de centimètres) en raison notamment des perturbations atmosphériques.

En effet, ces prédictions de marée sont calculées pour une pression moyenne standard d'environ 1013 hPa. Or, le niveau marin réagit en « baromètre inversé » à la pression atmosphérique, c'est-à-dire que si la pression atmosphérique diminue (dépression), le niveau d'eau augmente. Ainsi, une baisse de 10 hectopascals entraîne une élévation (surcote) du niveau marin d'à peu près 10 cm, et inversement, en cas d'augmentation de la pression.

Figure 5. Amplitude des marées en fonction de leur coefficient et critères de référence

Amplitude des marées en fonction de leur coefficient et critères de référence

On voit que le marnage pour un lieu donné dépend du coefficient de marée. Pour un autre site, un même coefficient entraine un marnage différent. Par exemple, à coefficient égal, le marnage est deux fois plus faibles à Brest qu'au Mont-Saint-Michel.

Les dénominations « vives-eaux », « mortes-eaux » et leurs dérivées sont basées sur les coefficients de marée. Le zéro hydrographique est le niveau théoriquement atteint par les plus basses mers de vives-eaux (coefficient de 120).


Figure 6. Marnage et courants de marée

Marnage et courants de marée

Carte centrée sur le Golfe de Saint-Malo. Le marnage d'une marée de coefficient 95 (marée de vives-eaux moyenne) est représenté en couleur (légende de droite) : le marnage est de plus de 12 mètres dans la baie du Mont-Saint-Michel. Les flèches représentent la direction et la vitesse (légende de gauche) des courants de flot lors d'une marée de vives-eaux, une heure avant la pleine mer. On voit que la marée vient à la fois de l'Est (au Nord, au large de Cherbourg) et de l'Ouest (au Sud, au large de Perros-Guirec), ce qui peut expliquer en partie le marnage si important dans cette région. À noter également qu'il n'y a pas de corrélation directe entre la vitesse des courants de marée et le marnage local.


Effet des marées dans la baie

Le Mont-Saint-Michel, ainsi que l'ensemble de la baie, sont connus pour les marées de grande amplitude que l'on peut y observer. Le marnage moyen y est de 10 mètres (avec des maxima théoriques possibles à plus de 14 mètres). C'est l'une des valeurs les plus importantes en Europe occidentale (le marnage maximum dans le monde est dans la baie de Fundy, au Canada, et peut atteindre plus de 16 mètres), ce qui classe la baie du Mont-Saint-Michel parmi les baies dites macrotidales. Associé au caractère sableux, et donc plutôt plat, de cette côte, les marées montantes et descendantes peuvent atteindre des vitesses élevées, de l'ordre de 8 à10 km/h au maximum localement (cette vitesse est bien inférieure à celle, “légendaire”, d'un cheval au galop, supérieure, elle, à 30 km/h). Ainsi, dans la baie du Mont-Saint-Michel plus qu'ailleurs, les courants de flot et de jusant jouent un rôle majeur dans la mobilisation des particules sédimentaires.

L'arrivée de l'onde de marée depuis le Nord-Ouest, frappe la côte Est de la baie, engendrant une érosion et un important recul des côtes à cet endroit. Ailleurs, l'onde de marée et la houle se dispersent dans la baie et perdent de leur énergie. En effet, la baie ayant une forme d'éventail, l'énergie des ondes se disperse sur de plus grandes distances. Ainsi, en arrivant sur la côte Sud, la vitesse des courants a déjà fortement diminué. Une heure avant la pleine mer (quand les courants sont les plus rapides), la vitesse des courants de flot est presque divisée par trois, à leur entrée dans la baie (de 2-3 nœuds à Cancale – pointe Ouest de la baie) – à 1-1,5 nœuds au centre de la baie – data.shom.fr). De plus, des obstacles sur le fond, tels que des massifs à hermelles peuvent encore absorber une partie de l'énergie des courants. Cette perte d'énergie favorise un dépôt sédimentaire menant à une progradation (voir l'article 2, Le Mont-Saint-Michel et sa baie, une histoire sédimentaire entre terre et mer).

Cette diminution progressive d'énergie du flot au fur et à mesure que l'onde de marée pénètre dans la baie est à l'origine d'un phénomène très particulier de granoclassement des sédiments. Ainsi, les sédiments les plus grossiers sont retrouvés au large de la baie, là où l'énergie est la plus élevée. Seules les particules les plus fines sont acheminées jusqu'au rivage, là où l'énergie est la plus faible (figure 7). La diminution de la force de la houle participe aussi, mais dans une moindre mesure à ce tri sédimentaire particulier. Le jusant (courant de marée descendante) joue un rôle beaucoup moins important que le flot dans les mécanismes d'érosion, de sédimentation et de tri, car les courants de jusant sont plus lents (1,3 fois) que ceux du flot, le tri granulométrique est donc lié aux courants de flot, du large vers la côte.

Figure 7. Tri sédimentaire dans la baie du Mont-Saint-Michel

Tri sédimentaire dans la baie du Mont-Saint-Michel

Les courants forts du flot s'amortissent après leur entrée dans la baie, ce qui, combiné à des courants de jusant plus faibles, explique le gradient de granulométrie des sédiments qui sont plus fins au fond de la baie.


La variation de l'amplitude des marées fait que le Mont-Saint-Michel est entouré d'eau seulement lors des marées hautes à fort coefficient. Sur les cartes littorales, le mont est situé entre 10,8 et 12,3 mètres au-dessus du zéro hydrographique. D'après le marégramme de Cancale, le dimanche 27 octobre 2019, le mont devait donc être encerclé pendant environ 2h30 (entre 5h30 et 7h du matin, coefficient 101) puis 2h45 (entre 17h15 et 20h, coefficient 106) (figure 2).

En vue d'une exploitation potentielle de l'énergie marémotrice, plusieurs études ont été réalisées par le SEUM (Service d'Études des Usines Marémotrices) et EDF entre 1956 et 1958 (voir à ce sujet un reportage de 5 min réalisé en 1964, hébergé sur le site de l'INA : Le projet de barrage du Mont Saint Michel).

Le mascaret

Mascaret dans la baie du Mont-Saint-Michel, le dimanche 27 octobre 2019 à 17h54.

La vidéo est prise depuis la pointe du Grouin du Sud (étoile rouge sur la figure 10). À partir de cette vidéo, on peut essayer de déterminer la vitesse du mascaret (une dizaine de km/h) et la hauteur de la vague (une trentaine de centimètres).

Vidéo de meilleure résolution à télécharger au format webm ou mp4.

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La vidéo montre une vague remontant le chenal d'un fleuve (celui de la Sée et de la Sélune réunies) : il s'agit d'un mascaret, onde de marée remontant le cours d'un fleuve en perdant très peu d'énergie.

En entrant dans le chenal de la Sée et de la Sélune (figure 9), le fond remonte et la hauteur d'eau dans laquelle se déplace l'onde diminue. La vitesse de la plupart des ondes hydrodynamiques dans ces conditions peut être approchée par la formule v = √(g.h), avec v la vitesse de l'onde, g la pesanteur, et h la hauteur d'eau. Quand h diminue, la vitesse de propagation de l'onde diminue également. Les différentes ondes du flot de la marée perdent donc leur vitesse en entrant dans le chenal et se rejoignent : elles s'additionnent alors jusqu'à former la lame déferlante du mascaret.

L'utilisation de la vidéo permet d'estimer la vitesse de propagation du mascaret (figure 11). On trouve alors une vitesse d'environ 3 m/s, soit 11 km/h. Les vitesses des mascarets sont typiquement comprises entre une dizaine et une vingtaine de km/h. Cette vitesse dépend de la hauteur d'eau mais aussi de certains paramètres comme la vitesse du vent. La hauteur de la vague peut être visuellement estimée à une trentaine de centimètres. Le mascaret de la Sée et de la Sélune a typiquement une hauteur comprise entre 20 et 70 cm selon le coefficient de marée et la configuration du chenal.

Un mascaret peut se déplacer sur plusieurs kilomètres sans faiblir. Cette propagation avec très peu de pertes d'énergie caractérise ce qu'on appelle un soliton ou « onde solitaire » (cf. Illustration expérimentale de la propagation de solitons le long d'une chaîne de pendules couplés pour des considérations physiques et le rappel d'une observation historique d'un mascaret).

D'après le marégramme de Cancale, ce dimanche 27 octobre 2019 à 17h54, au moment du mascaret, la marée était presque à son apogée à Cancale (figure 3). La prédiction de l'heure d'apparition du mascaret est difficile et dépend de différentes conditions météorologiques. Il est conseillé de venir au moins 1h30 avant la pleine mer pour y assister.

Pour résumer, les conditions nécessaires pour voir un mascaret sont : (1) une marée de forte amplitude (coefficient > 100 dans la baie, ce dimanche 27 octobre 2019 au soir, le coefficient était de 106), (2) une eau peu profonde et peu large (un chenal, un canal…), (3) être présent au moins 1h30 avant la pleine mer (le dimanche 27 octobre 2019, le mascaret a eu lieu à 17h54 et la pleine mer était à 18h30, le phénomène a donc eu lieu 35 min avant la pleine mer).

Le mascaret le plus célèbre de France était celui de l'estuaire de la Seine. Celui-ci n'existe plus depuis le creusement du lit de l'estuaire pour laisser remonter les gros cargos jusqu'à Rouen. Le mascaret actuellement le plus surfé de France est celui de la Dordogne, en amont de son confluent avec la Garonne au Bec d'Ambes (cf. Gironde : le mascaret est de retour ce week-end, 21/07/2017).

Figure 8. Mascaret arrivant de face, chenal de la Sée et de la Sélune, baie du Mont-Saint-Michel

Mascaret arrivant de face, chenal de la Sée et de la Sélune, baie du Mont-Saint-Michel

Photo prise le dimanche 27 octobre à 17h53. Des surfeurs, kayakistes et paddlers surfent sur la vague du mascaret.


Figure 9. Mascaret vu de profil, chenal de la Sée et de la Sélune, baie du Mont-Saint-Michel

Mascaret vu de profil, chenal de la Sée et de la Sélune, baie du Mont-Saint-Michel

Photo prise le dimanche 27 octobre à 17h55. Des surfeurs, kayakistes et paddlers surfent sur la vague du mascaret. La vague fait une trentaine de centimètres de haut.


Figure 10. Trajet du mascaret observé, tracé sur une photographie aérienne de la baie

Trajet du mascaret observé, tracé sur une photographie aérienne de la baie

La pointe du Grouin du Sud est localisée par une étoile rouge. C'est de là qu'ont été prises les photos et la vidéo du mascaret. Les traits rouges indiquent l'angle de vue général des photos et de la vidéo. Le trajet approximatif du mascaret est représenté par la flèche bleue. La légende de la carte indiquait que ces photos aériennes (du département de la Manche) étaient datées de 2019 (sans mention du mois). En octobre 2019, le chenal de la Sée et de la Sélune n'était déjà plus exactement au même endroit (il passait plus près de la côte). Ceci illustre à quel point les chenaux de la baie sont mobiles et dynamiques au cours du temps. Les guides disent que pour connaitre la baie il faut s'y rendre tous les jours, rapport au fait que le paysage et les chenaux peuvent changer très rapidement.


Figure 11. Calcul de la vitesse du mascaret, à partir de la vidéo

Calcul de la vitesse du mascaret, à partir de la vidéo

La dernière portion de la vidéo a été isolée afin que (1) il n'y ait pas de zoom qui modifie l'échelle, (2) le déplacement du mascaret et des surfeurs soit rectiligne, (3) le déplacement soit perpendiculaire à la caméra afin qu'il n'y ait pas d'effet de perspective.

Un surfeur en particulier a été pris comme référence car (1) il est bien visible et facilement identifiable, (2) il se tient à peu près au milieu de l'onde du mascaret, (3) il est debout, ce qui permet de prendre sa taille comme référence, (4) il va à la même vitesse que l'onde. Sa taille ne change pas de manière visible au cours de la séquence choisie, ce qui confirme qu'il n'y a pas de gros effet de perspective.

La caméra n'étant pas fixe, un petit relief (caillou ?) sur le bord opposé du chenal a été pris comme référence pour aligner les différentes images : il s'agit du trait bleu.

Une image par seconde a été extraite, sur une séquence de 6 secondes (7 images au total). Seules les trois premières et la dernière images ont été représentées ici. La position du surfeur a été identifiée par les traits roses après alignement des images sur le trait bleu. La distance à la position d'origine a été mesurée grâce au logiciel. Une régression, passant par l'origine, donne une vitesse v = 53 px/s. Remarquons au passage que le R² de 0,9998 confirme qu'il n'y a pas de biais important et que la vitesse est bien constante.

La taille du surfeur, lorsqu'il est bien redressé est de 30 px. Si on suppose que cela correspond à la taille moyenne d'un homme, on obtient une référence : 30 px sur l'image équivaut à 1,7 m dans la réalité. La vitesse de l'onde du mascaret est donc de 3 m/s, soit 11 km/h. De même, on peut estimer la hauteur réelle de l'onde à une trentaine de centimètres.


Figure 12. La pointe du Grouin du Sud avant le mascaret (27/10/2019, 17h09)

La pointe du Grouin du Sud avant le mascaret (27/10/2019, 17h09)

On retrouve le socle de schistes briovériens (voir le premier article, Le Mont-Saint-Michel et sa baie, une longue histoire géologique). Un kayakiste est en train de descendre avec le courant de la Sée et de la Sélune pour ensuite surfer sur le mascaret le plus longtemps possible.


Figure 13. La pointe du Grouin du Sud après le mascaret (27/10/2019, 18h11)

La pointe du Grouin du Sud après le mascaret (27/10/2019, 18h11)

Sans surprise, l'eau est bien montée et recouvre une vingtaine de mètres de plage par rapport à une heure plus tôt. Au loin, le Mont-Saint-Michel (à gauche) et Tombelaine (à droite) sont visibles.


Figure 14. La baie du Mont-Saint-Michel avant le mascaret (27/10/2019, 17h10)

La baie du Mont-Saint-Michel avant le mascaret (27/10/2019, 17h10)

Un kayakiste est en train de descendre avec le courant de la Sée et de la Sélune pour ensuite surfer sur le mascaret le plus longtemps possible. Au loin, Tombelaine est visible. On voit que le chenal est plus proche de la côte que sur la photographie aérienne de la figure 10.


Figure 15. La baie du Mont-Saint-Michel après le mascaret (27/10/2019, 18h03)

La baie du Mont-Saint-Michel après le mascaret (27/10/2019, 18h03)

Sans surprise, l'eau est bien montée et recouvre une vingtaine de mètres de plage par rapport à heure plus tôt.


Les sables mouvants et les dangers de la baie

Les sables mouvants sont un phénomène bien connu des habitués de la baie. Il se produit à marée basse, particulièrement en période de vives-eaux. Lorsqu'une personne marche sur un banc de sable gorgé d'eau en profondeur, typiquement un chenal abandonné récemment comblé, le sol semble élastique. En tapant dessus avec les pieds, il est très facile de s'enfoncer doucement dans le sable. Se faisant, notre corps prend la place de l'eau qui est évacuée. Le danger survient lorsque le sable est vidé de son eau : il devient alors sec et il n'est plus possible de bouger. Bien qu'impressionnants et célèbres, les sables mouvants, et ce phénomène de thixotropie, ne sont pas le plus grand danger de la baie. En effet, il suffit de s'allonger sur le sable, pour répartir la masse du corps sur une plus grande surface, et de bouger doucement les pieds pour se dégager. Le vrai risque est de se faire prendre au moment où la marée arrive.

Figure 16. Sables mouvants, baie du Mont-Saint-Michel

Sables mouvants, baie du Mont-Saint-Michel

Le guide (avec le sac à pardessus vert) s'enfonce volontairement dans le sable gorgé d'eau. Au fur et à mesure qu'il prend la place de l'eau, celle-ci s'évacue (remarquez les petites rigoles rayonnant depuis les jambes du guide) jusqu'à ce que le sable devienne complètement sec et qu'il ne puisse plus bouger.


Parmi les autres dangers (plus graves) de la baie du Mont-Saint-Michel, on peut citer les courants dans les chenaux à marée basse et le risque d'encerclement.

Dans les chenaux à marée basse, les courants peuvent être forts (jusqu'à 8 km/h, soit 2,2 m/s), et il est facile de perdre l'équilibre simplement en regardant le courant. On peut alors se retrouver en danger, même dans quelques centimètres d'eau. D'autre part, la marée monte très vite (une dizaine de km/h) et il est malheureusement fréquent que des touristes se fassent piéger sur un blanc de sable sans voir que la marée les encercle. C'est pourquoi des sauveteurs en hélicoptère patrouillent dans la baie. Pour se promener dans la baie sans risque et de manière ludique et instructive, il est fortement recommandé de faire appel à un guide attesté !

Remerciements

Merci à l'écomusée de la baie du Mont-Saint-Michel (route du Grouin du Sud, 50300 Vains) pour m'avoir permis d'utiliser des photos de son exposition. Merci également au SHOM pour m'avoir permis d'utiliser et de présenter certaines de leurs données. Merci, enfin, à Thibault Lorin et Pierre Thomas pour leur relecture, leur aide et leurs suggestions

Liens aux programmes de SVT (2016-2020)

  • Cycle 4 : la Terre dans le système solaire.
  • Seconde : érosion / sédimentation et étude du paysage.

Bibliographie

Site Horaires des marées – SHOM, consulté le 7/6/2020

Site maree.info, consulté le 7/6/2020

Site data.shom.fr, consulté le 7/6/2020

Écomusée de la baie du Mont Saint-Michel, Vains – Département de la Manche

A. Chomer, S. Courbouleix, J. Chantraine, ,J.P. Deroin, 1999. Notice explicative de la feuille baie du Mont-Saint-Michel à 1/50 000, Éditions du BRGM, 186p

P. Thomas, 2007. La Lune et ses relations avec la Terre, Planet-Terre - ISSN 2552-9250

F. Chambat, 2014. La marée, approche descriptive : une première explication, Planet-Terre - ISSN 2552-9250

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Mots clés : marée, thixotropie, granoclassement, mascaret