Mots clés : galet perforé, pholade, ichnofossile, actualisme

Pholades et galets perforés d'aujourd'hui et d'hier

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

25/09/2017

Résumé

Bivalves lithophages (perforateurs) indicateurs d'environnement marin présent et passé (actualisme).


Figure 1. Galets calcaires perforés sur une plage de l'ile de Ré (Charente Maritime)

Ces galets, initialement immergés avant d'être arrachés et roulés sur la plage, montrent pour un certain nombre d'entre eux des perforations dues à des pholades (bivalves marins).


Les pholades sont des bivalves marins (de faible profondeur ou vivant dans la zone de balancement des marées) dont la larve est d'abord planctonique jusqu'à se déposer sur un substrat. Les pholades perforent le substrat même dur (calcaire) par frottement de leur coquille, elles sont dites « lithophages » (littéralement, mangeurs de pierre) même si elles ne sont en fait "que" perforatrices. Pour certaines familles au moins, il y aurait aussi émission d'enzymes (acides qui "attaquent", "ramollissent" le calcaire) facilitant le creusement. Des vitesses de perforation de 2 à 10 mm/mois ont pu être observées. Le bivalve croît dans sa cavité qu'il agrandit, toujours par friction de sa coquille sur les parois, au cours de sa croissance. Les pholades, organismes filtreurs, vivent ainsi à l'abri des prédateurs dans un substrat solide et gardent le contact avec l'extérieur par un double siphon permettant la circulation et le renouvellement de l'eau dans leur cavité palléale.

Figure 2. Galet perforé sur une plage de l'ile de Ré (Charente Maritime)

Les pholades ne peuvent plus sortir de leur cavité.

Les arbuscules blanchâtres (près du doigt) sont les restes décolorés de thalles de corallines (algues rouges calcifiantes), indicateurs supplémentaires de vie en milieu marin.


Figure 3. Vue en coupe de ce même galet perforé sur une plage de l'ile de Ré (Charente Maritime)

Les pholades ne peuvent plus sortir de leur cavité mais restent en contact avec le milieu extérieur.


Figure 4. Galet perforé ramassé sur une plage de l'ile de Ré (Charente Maritime)


Figure 5. Zoom sur ce galet perforé ramassé sur une plage de l'ile de Ré (Charente Maritime)

Les coquilles, ici, ne sont pas lisses, ce qui favorise l'abrasion lors des frottements.


Ces perforations sur substrat dur peuvent s'observer en place sur les estrans ou sous l'eau. Parfois, l'homme immerge de gros blocs sur lesquels des pholades, entre autres, se développent, avant de les remanier voire de les sortir de l'eau en faisant alors l'équivalent de gros galets.

Figure 6. La digue de Gruissan (Aude), près de Narbonne

Digue formée de gros blocs de pierre calcaire venus d'une carrière voisine, et périodiquement déplacés / remaniés par l'homme lors d'entretiens réguliers ou suite à tempêtes.


Figure 7. Blocs calcaires de la digue de Gruissan (Aude)

On devine, de loin, la présence de perforations vers le couteau rouge.

Les taches blanches correspondent à des valves d'huitres fixées sur le rocher du temps où il était immergé.


Figure 8. Perforations et pholades sur un bloc de la digue de Gruissan (Aude)

Perforations et coquilles de pholades en place sont bien visibles.

Les pholades se sont installées sur ce bloc lorsqu'il était immergé, avant d'être déplace, remonté lors de travaux d'entretien de la digue.

Les taches blanches correspondent à des valves d'huitres fixées sur le rocher du temps où il était immergé.


Des galets perforés fossiles sont interprétés, selon le principe d'actualisme, comme marqueurs de la présence du galet en milieu marin et de l'action de pholades. Ce marqueur environnemental est parfois conforté par d'autres signes complémentaires.

Toutes les images qui suivent ont été prises à Arboras, petit village de l'Hérault situé à 40 km de la mer et à 240 m d'altitude. On y voit des conglomérats miocènes en contact, par faille avec des dépôts jurassiques.

Figure 9. Galet perforé du Miocène, avec balanes, ramassé à Arboras (Hérault)

Aucune coquille (trop fragile) n'a été fossilisée dans les "trous", mais la présence de balanes (arthropodes cirripèdes marins, cf. Les balanes miocènes du Languedoc et de la Provence, île Sainte Lucie (Aude) ) atteste le passage en milieu marin et soutient l'interprétation des perforations comme étant dues à des pholades.


Figure 10. Galet perforé miocène vu en coupe, à Arboras (Aude)

Les perforations sont des traces de pholades. Ce galet a donc séjourné en milieu marin.


Figure 11. Galets perforés issus d'un conglomérat miocène, Arboras (Aude)

Galets déchaussés à traces de pholades.


Figure 12. Affleurement de conglomérat miocène à galets, dont certains sont perforés, Arboras (Aude)

Conglomérat déposé en pied de faille normale (voir ci-dessous)


Figure 13. Zoom sur le conglomérat miocène d'Arboras (Aude) à galets perforés

On peut voir au moins deux galets perforés en place, non déchaussés.


La mer était donc au Miocène à Arboras et certains galets ont eu le temps de servir de support à des pholades (et à des balanes) avant d'être ensevelis par les sédiments ultérieurs. Le caractère marin de ces dépôts est aussi attesté par les nombreux fossiles marins (huitres) des terrains légèrement en retrait de la faille.

Figure 14. Miroir de faille sur substrat calcaire à Arboras (Aude)

On devine, vers le marteau, quelques stries indiquant un mouvement essentiellement vertical à légère composante décrochante.


Figure 15. Zoom sur la miroir de faille d'Arboras (Aude)

Les stries du miroir de faille sont ici plus visibles et on remarque aussi la présence de "trous" affectant la surface.


Figure 16. Surface perforée du miroir de faille d'Arboras (Aude)

Les perforations, interprétée comme traces de pholades, indique que le miroir de faille, lors de son fonctionnement et du dépôt de conglomérats à son pied, était lui-même immergé et servait de support à des pholades.

Depuis le Miocène, ce secteur est donc remonté (relativement) de 240 m par rapport au niveau de la mer.


Figure 17. Surface perforée du miroir de faille d'Arboras (Aude)

Les perforations, interprétée comme traces de pholades, indique que le miroir de faille, lors de son fonctionnement et du dépôt de conglomérats à son pied, était lui-même immergé et servait de support à des pholades.

Depuis le Miocène, ce secteur est donc remonté (relativement) de 240 m par rapport au niveau de la mer.


Figure 18. Contexte géologique de la faille d'Arboras sur fond de carte au millionième

À l'Oligocène terminal et au Miocène inférieur, débute l'ouverture de la Méditerranée occidentale. La faille observée à Arboras fait partie des failles les plus au Nord de ce système de grabens aboutissant au détachement de la Corse et de la Sardaigne. D'autres failles normales synsédimentaires de dépôts de gypse et liées à l'ouverture de la Méditerranée ont déjà été vues lors de la visite de mines reconverties en chais, cf. Le gypse oligocène de Portel-des Corbières : strates, failles normales, recristallisations… .

Arboras est localisé par une étoile rouge. Accéder au site via Google Earth à l'aide du fichier Arboras.kmz.


Figure 19. Localisation, en France, d'Arboras, de l'ile de Ré et de Gruissan


Mots clés : galet perforé, pholade, ichnofossile, actualisme