Mots clés : calcaire noduleux, série condensée, marbre

Le "marbre griotte" jurassique supérieur du Briançonnais, dit "marbre de Guillestre", et ses ammonites

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

12/06/2017

Résumé

Le calcaire griotte du Briançonnais et le faciès ammonitico rosso, un calcaire noduleux utilisé par les marbriers.


Figure 1. Coupe transversale d'une ammonite de 18 cm de diamètre, visible dans une marche des gradins de la place Joseph Salva (devant l'office de tourisme) de Guillestre, Hautes Alpes

Les cloisons séparant les loges internes sont très bien visibles. Comme de très nombreuses pierres de tailles que l'on trouve dans de nombreux bâtiments régionaux, les dalles de ces marches sont taillées dans un calcaire noduleux du Jurassique supérieur, connu localement sous le nom de « marbre de Guillestre », ou encore « marbre griotte ». Ce calcaire est recoupé de fentes remplies de calcite.


Figure 2. Une ammonite dans les gradins en "marbre de Guilletsre" de la place Joseph Salva (Guillestre, Hautes Alpes)

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


Figure 3. Les gradins en "marbre de Guillestre" de la place Joseph Salva (Guillestre, Hautes Alpes)

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


Figure 4. Les gradins de la place Joseph Salva de Guillestre, Hautes Alpes

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


Figure 5. La place Joseph Salva de Guillestre, Hautes Alpes

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


De très nombreuses constructions de la vallée de la Durance, entre Briançon et le lac de Serre-Ponçon, sont construites avec un calcaire noduleux de couleur rouge, nommé localement « marbre griotte », ou « marbre de Guillestre », d'âge jurassique supérieur (Kimmeridgien-Tithonien). Dans le Briançonnais, ce faciès forme une couche de 10 à 30 m d'épaisseur. Ce faciès se retrouve largement dans tout le Jurassique supérieur des Alpes internes, en particulier en Italie. À cause de sa couleur et de sa richesse en ammonites, il est souvent nommé « ammonitico rosso ». Un tel faciès se retrouve bien sûr ailleurs que dans le Jurassique alpin. En France, par exemple, on en retrouve dans le Dévonien supérieur de la Montagne Noire ou de l'Est des Pyrénées, les ammonites étant dans ce cas "remplacées" par des goniatites (un de mes anciens professeurs d'université parlait alors de faciès "goniatitico rosso"). La genèse de ce type de faciès est encore sujette à discussion. On peut résumer ce qui fait consensus de la façon suivante : « L'ammonitico rosso est un faciès de calcaires fins, plus ou moins argileux, colorés en rouge par des oxydes de fer (Fe3+), avec une texture noduleuse. Les nodules sont plus carbonatés et assez souvent allongés selon le plan de stratification. De nombreuses surfaces durcies ( hardgrounds en anglais) souvent recouvertes d'une patine ferro-manganésienne, dues à de longues périodes immergées mais sans sédimentation, sont présentes dans ces sédiments. L'ammonitico rosso est un exemple typique de série condensée, c'est-à-dire caractérisée par une vitesse de sédimentation très lente, ayant pour conséquence des épaisseurs cumulées de sédiments très réduites sur une longue période de dépôt. Ce faciès témoigne de milieux de dépôts marins relativement profonds (au moins 200 mètres). Malgré sa profondeur, cet environnement est suffisamment renouvelé pour permettre une bonne oxygénation de l'eau, responsable de l'oxydation du sédiment et du développement d'un faune marine diversifiée. L'interprétation classique du milieu de sédimentation de l'ammonitico rosso est un haut fond marin pélagique sur lequel se déposent des calcaires avec des phénomènes de non-dépôt voire de dissolution lorsque la profondeur ou la vitesse des courants augmentent » (d'après wikipedia, modifié).

Ce qui n'est pas encore clair, c'est la genèse des nodules. Ceux-ci peuvent être dus à trois phénomènes, d'ailleurs non incompatibles.

  1. Il s'agit de nodules engendrés directement par des phénomènes biologico-sédimentaires, avec concentration de carbonates autour de restes d'organismes (ammonites en particulier), d'accumulations bactériennes…
  2. Il s'agit de couches plus ou moins continues de calcaires et d'argiles, mais couches plus ou moins disloquées juste après la sédimentation par des instabilités gravitaires, des séismes…
  3. il s'agit de couches plus ou moins continues de calcaires argileux et d'argiles calcaires, des phénomènes de diagenèse exagérant la ségrégation et la séparation argile-carbonate pour engendrer des nodules de carbonate presque pur au sein d'argile presque pure.

Dans le cas du Briançonnais, cette histoire sédimentaire doit être intégrée dans l'histoire paléogéographique de cette zone des Alpes au Jurassique et Crétacé : jusqu'au milieu du Jurassique supérieur, au moment de la formation de la marge continentale séparant l'Europe du futur océan alpin, alors que subsidait et s'amincissait la zone dauphinoise (cf. La faille bordière d'un bloc basculé dans les Alpes : la faille du col d'Ornon, La Chalp, commune de Chantelouve (Isère) et Les failles normales et les mini-blocs basculés des rochers d'Armentier, commune de La Garde, près de Bourg d'Oisans (Alpes) ), la région de ce qui est maintenant le Briançonnais ne subsidait pas, et constituait ce qu'on appelle « l'ile briançonnaise ». Ce n'est qu'à partir du Jurassique supérieur que ce Briançonnais a à son tour été immergé, avec sédimentation de 10 à 30 m de calcaire griotte, puis quelques mètres de calcaires tithoniens à calpionnelles, eux-mêmes surmontés d'une grande épaisseur de "marnes" (maintenant schistosées et connues sous le nom de calcschistes) principalement d'âge crétacé supérieur.

On peut noter que le « marbre » de Guillestre », s'il mérite bien le nom de "marbre" pour la profession des marbriers (c'est une roche donnant lieu à de beaux polis) ne mérite pas ce nom de "marbre" pour un géologue, ce terme étant réservé aux calcaires métamorphisés, ce qui n'est pas (ou très peu) le cas du Jurassique supérieur à Guillestre.

Nous allons voir par la suite quelques nouvelles images des ammonites visibles sur les places de Guillestre, quelques vues d'un affleurements naturels de cet ammonitico rosso à Saint Crépin (en fait, une ancienne carrière), et enfin quelques vues des bâtiments de la forteresse de Mont-Dauphin majoritairement construits avec ce "marbre" de Guillestre.

Figure 6. Un gradin à ammonite en "calciare griotte" de la place Joseph Salva de Guillestre, Hautes Alpes

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


Figure 7. Un autre gradin à ammonite en "marbre griotte" de la place Joseph Salva de Guillestre, Hautes Alpes

Ces gradins mesurent 35 cm de large, et contiennent de très nombreuses ammonites du Jurassique supérieur.


Figure 8. Section d'ammonite sur un gradin en "marbre griotte" de la place Joseph Salva de Guillestre, Hautes Alpes

Cette section est suffisamment proche du bord (interne) de la coquille pour que les ondulations des cloisons soient visibles (cf. figures 22 à 24 de Les calcaires à gryphées, ammonites et autres fossiles du Sinémurien (Jurassique inférieur) ).


Figure 9. Un gradin en "marbre griotte" de la place Joseph Salva de Guillestre, montrant un rostre de bélemnite à côté d'une ammonite

Les céphalopodes étaient vraiment courants dans ces mers du Jurassique terminal briançonnais.


Figure 10. Zoom sur ce rostre de bélemnite à côté d'une ammonite en faciès "calcaire griotte" ou "ammonitico rosso"

Les céphalopodes étaient vraiment courants dans ces mers du Jurassique terminal briançonnais.


Figure 11. Localisation de la place Joseph Salva au centre de Guillestre (Hautes Alpes)

Localisation directe sur Google earth avec le fichier Guillestre.kmz.


Figure 12. Affleurement montrant à quoi ressemble ce calcaire griotte quand on se promène en Briançonnais, ancienne carrière de Saint Crépin

Cet affleurement, un ancien front de taille "rafraichi", fait partie des sites aménagés dans le cadre du Géoparc des Alpes Cottiennes.

Localisation de cette carrière sur Google earth avec le fichier Saint-Crépin.kmz.


Figure 13. Affleurement montrant à quoi ressemble ce calcaire griotte quand on se promène en Briançonnais, ancienne carrière de Saint Crépin

Cet affleurement, un ancien front de taille "rafraichi", fait partie des sites aménagé dans le cadre du Geoparc des Alpes Cottiennes.

Localisation de cette carrière sur Google earth avec le fichier Saint-Crépin.kmz.


Figure 14. Cassure fraiche dans le calcaire griotte de Saint Crépin

Une belle bélemnite est visible au sein de ce calcaire noduleux.


Figure 15. Zoom sur une bélemnite dans le calcaire griotte de Saint Crépin

Une belle bélemnite est visible au sein de ce calcaire noduleux.


Figure 16. Vue globale de la citadelle de Mont-Dauphin, bâtie par Vauban

Les remparts et les principaux monuments de Mont-Dauphin sont construits avec ce marbre griotte. Cette citadelle est bâtie sur une terrasse fluvio-glaciaire. Dans la partie supérieure droite de la photo, on voit une grande carrière qui exploite actuellement cette couche de Jurassique supérieur à faciès ammonitico rosso. Les gradins des figures 1 à 10, de construction récente, viennent probablement de cette carrière qui n'est pas autorisée à la visite.




Figure 19. Détail sur des "fenêtres" de la lunette d'Arçon de Mont-Dauphin

La structure du calcaire griotte utilisé pour ces ouvrages militaires se voit très bien.


Figure 20. Détails sur les "fenêtres" de la lunette d'Arçon de Mont-Dauphin

La structure du calcaire griotte utilisé pour ces ouvrages militaires se voit très bien.


Figure 21. L'église (inachevée) de Mont-Dauphin (17ème siècle) bâtie en calcaire griotte


Figure 22. L'intérieur de la "porte Nord" des remparts de Mont-Dauphin bâtis avec du calcaire griotte

Des remparts en "marbre" !


Figure 23. Détail de l'intérieur de la "porte Nord" des remparts de Mont-Dauphin bâtis avec du calcaire griotte

Des remparts en "marbre" !


Figure 24. Vue aérienne de la région de Guillestre

"Gu" localise la place Joseph Salva au centre de Guillestre, "SC" localise Saint Crépin, "MD" la citadelle de Mont-Dauphin et "C" la carrière actuelle d'où ont été extraits les gradins de la place Joseph Salva. Le Jurassique supérieur à faciès ammonitico rosso (Js) est indiqué en gris bleu sur la carte géologique ci-après.


Figure 25. Vue aérienne géologique de la région de Guillestre

"Gu" localise la place Joseph Salva au centre de Guillestre, "SC" localise Saint Crépin, "MD" la citadelle de Mont-Dauphin et "C" la carrière actuelle d'où ont été extraits les gradins de la place Joseph Salva. Le Jurassique supérieur à faciès ammonitico rosso (Js) est indiqué en gris bleu sur la carte géologique.


Figure 26. Localisation de Guillestre sur la carte géologique de France

Localisation directe sur Google earth de Guillestre et Saint-Crépin avec les fichiers Guillestre.kmz et Saint-Crépin.kmz.


Mots clés : calcaire noduleux, série condensée, marbre