Mots clés : ammonite, calcaire, sculpture

Du Jurassique au Quaternaire, les ammonites réelles et imaginaires de l'agglomération lyonnaise

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

27/03/2017

Résumé

Fossiles d'ammonites dans des bâtiments lyonnais et sculptures d'animaux imaginaires inspirés d'ammonites.


Figure 1. Ammonite à tête de lapin présente sur le porche Sud de la façade occidentale de la cathédrale Saint-Jean de Lyon (Rhône)

Les ammonoïdés sont des céphalopodes ayant vécu du Dévonien (qui débute vers -415 Ma) au Crétacé (qui fini il y a 66 Ma). Ils comprennent plusieurs groupes, dont les ammonites sensu stricto qui ont vécu au Jurassique (qui débute vers -200 Ma) et au Crétacé (jusqu'à -66 Ma). Classiquement, on dit que tous les ammonoïdés ont disparu il y a 66 Ma lors de la grande extinction Crétacé-Tertiaire. Cette ammonite qui est "née" au XIVème siècle est donc une des rares ammonites d'âge quaternaire. Et en plus, elle est contenue dans un calcaire oolitique, ce qui est très rare pour une ammonite !


Figure 2. Ammonite à tête de chien présente sur le porche Nord de la façade occidentale de la cathédrale St-Jean de Lyon, (Rhône)

Les ammonoïdés sont des céphalopodes ayant vécu du Dévonien (qui débute vers -415 Ma) au Crétacé (qui fini il y a 66 Ma). Ils comprennent plusieurs groupes, dont les ammonites sensu stricto qui ont vécu au Jurassique (qui débute vers -200 Ma) et au Crétacé (jusqu'à -66 Ma). Classiquement, on dit que tous les ammonoïdés ont disparu il y a 66 Ma lors de la grande extinction Crétacé-Tertiaire. Cette ammonite qui est "née" au XIVème siècle est donc une des rares ammonites d'âge quaternaire. Et en plus, elle est contenue dans un calcaire oolitique, ce qui est très rare pour une ammonite !


Cette semaine (27 mars au 2 avril) est la semaine des canulars et autres "poissons d'avril". Deux "authentiques" ammonites du Quaternaire représentent un "poisson d'avril" original. À Lyon, la cathédrale Saint-Jean actuelle (dite aussi primatiale Saint-Jean) a été construite en plusieurs étapes entre 1175 et 1480. D'après l'archéologue Louis Bégule (1848-1935), la sculpture des médaillons sur la façade Ouest a débuté à partir de 1310. Les principes immuables de la chronologie relative permettent donc de dater ces ammonites entre 1310 et 1480. Une autre source propose un intervalle de sculpture plus réduit (1308 à 1332). Ces ammonites sont contenues dans un calcaire oolitique. Or un tel calcaire provient d'un dépôt de mer peu profonde et agitée, ce qui n'est pas du tout le milieu de vie des ammonites. Rencontrer des ammonites dans un calcaire oolitique, c'est comme rencontrer une sardine dans un lac de montagne. Les sculpteurs ont vraiment voulu nous faire un poisson d'avril !

Figure 3. Gros plan sur le calcaire oolitique (calcaire de Lucenay, Bathonien, 165 Ma) de l'un des médaillons de la façade Ouest de la cathédrale Saint-jean de Lyon

Malgré la patine des sept siècles qui se sont écoulés depuis la sculpture de ces médaillons, on reconnait bien la structure en petites boules (« œuf de poisson », encore !) constituant ce calcaire.


Pourquoi un (des) sculpteur(s) du XIVème siècle a (ont)-t'il(s) sculpté des ammonites sur la façade de la cathédrale Siant-Jean de Lyon ? Sur les sculptures des façades des cathédrales gothiques, on trouve "de tout". Cela va bien sûr des scènes religieuses, aux scènes de la vie quotidienne (cf. figure 59 du pdf disponible dans Comprendre les variations climatiques à travers les temps géologiques ), en passant par des fantasmes à connotation sexuelle (cf. Le centre de la Terre vu aux XIIIème et XVIIème siècles ). On trouve d'ailleurs des sculptures assez grivoises dans les médaillons de Saint-Jean. L'imaginaire et les animaux fantastiques sont très largement présents dans les sculptures et autres représentations du Moyen-Age, comme on peut le voir sur les deux figures ci-dessous.

Mais pourquoi représenter des ammonites, ou du moins des animaux inspirés des ammonites ? Les ammonites abondent dans la région lyonnaise, en particulier dans trois niveaux stratigraphiques : (1) les calcaires à gryphées du Sinémurien (190 Ma), (2) les marnes ferrugineuses du Toarcien (180 Ma, cf. Les ammonites calcitisées du Toarcien – Aalénien inférieur des Monts d'Or lyonnais ), et (3) le calcaire à pâte fine d'âge bathonien (165 Ma) provenant du Bugey à l'Est de Lyon. Ce dernier calcaire est connu sous le nom local de « choin », ce qui signifierait « pierre de choix ». Plusieurs "explications" étaient proposées quant à ces ammonites et autres coquilles trouvées dans les roches, explications "généralistes" comme le Déluge, ou explication plus spécifique comme la légende de Sainte-Hilda. Selon cette légende anglaise, les ammonites seraient des serpents transformés en pierre par Sainte-Hilda pour en débarrasser une région où ils pullulaient. C'est d'ailleurs en l'honneur de cette sainte qu'une ammonite toarcienne fut nommée Hildoceras bifrons .

Les bâtisseurs de la cathédrale de Lyon ont principalement utilisé deux types de matériaux :

  1. des roches venant de carrières du Nord des Mont-d'Or et du Sud du Beaujolais, la « pierre de Lucenay », qui est un calcaire oolitique bathonien, pauvre en ammonite, et facile à sculpter ; c'est cette pierre de Lucenay qui a servi à faire les médaillons de la façade.
  2. divers matériaux récupérés dans les monuments romains en ruine, très nombreux à Lyon, surtout à l'époque. Or les Romains utilisaient beaucoup le « choin du Bugey » (connu aujourd'hui sous le nom de choin de Villebois, ou choin de Montalieu selon le nom du village d'où il est extrait), choin quasi-contemporain de la pierre de Lucenay mais d'un autre faciès, et assez riche en ammonites.

Les travailleurs de la pierre lyonnais comme les compagnons qui voyageaient à travers la France de chantier en chantier connaissaient tous ces ammonites, espèces de gros "escargots" pétrifiés, dont on n'imaginait pas la nature de l'"habitant" qui vivait dans la coquille. Les sculpteurs connaissaient plusieurs types d'animaux vivant dans des coquilles spiralées : des corps d'escargot certes, mais aussi des corps de crabe si ils connaissaient le bord de mer (les bernard-l'ermite, ou pagures). Alors pourquoi pas ce qui ressemble à une tête de lapin ou de chien ?

Figure 4. Vue globale sur le médaillon contenant une ammonite à tête de chien, cathédrale Saint-jean de Lyon

Un homme semble combattre cet ammonichien.




Figure 7. Bas du côté Sud du portail Sud de la façade Ouest de la cathédrale Saint-Jean de Lyon

L'ammonite à tête de lapin se trouve au centre de l'image.


Figure 8. Portail Sud de la façade Ouest de la cathédrale Saint-Jean de Lyon


Figure 9. Façade Ouest de la cathédrale Saint-Jean de Lyon


En plus de ces ammonites quaternaires, beaucoup d'autres ammonites plus "classiques" car datant du Jurassique sont visibles à Lyon et dans les communes limitrophes, en se promenant dans les rues, dans les monuments publics, dans les couloirs et escaliers des vielles maisons lyonnaises… Les dallage d'églises, les marches de bâtiments publicd ou de maisons privées datant d'avant 1850 sont très souvent fait en calcaire à gryphées du Sinémurien, et contiennent de nombreuses ammonites. Les bâtiments officiels, les dallages … plus récents, les parapets des quais du Rhône et de la Saône… sont souvent faits en choin venant du Bugey (60 km en amont de Lyon), parfois riche en ammonites. Et parfois, dans les Monts-d'Or, des ammonites isolées du Sinémurien ou du Toarcien local ont été intégrées dans des façades, à des fins purement décoratives. Visiteurs de Lyon qui venez visiter cette ville inscrite au Patrimoine Mondiale de l'Humanité, n'oubliez pas de regarder les "pierres lyonnaises" ; elles racontent aussi une riche histoire.

Figure 10. Façade de l'église Saint-Nizier (lyon), datant des XIVème et XVème siècle

Le calcaire à gryphées (et à ammonites) y est abondamment utilisé.


Figure 11. Allée latérale Sud de l'église Saint-Nizier de Lyon

Les pierres sombres du dallage sont en calcaire à gryphées du Sinémurien. La dalle sombre juste à droite du pilier contient un fragment d'une grosse ammonite (voir figure suivante).


Figure 12. Zoom sur le fragment d'ammonite contenu dans une dalle de calcaire sinémurien de l'église Saint-Nizier de Lyon

Cette dalle, très riche en gryphées, est très semblable à celle visible dans la chapelle de Saint-Fortunat (cf. Pierres tombales en calcaire sinémurien à gryphées de maitres carriers du XVIIIème siècle ).


Figure 15. Vue sur le parapet du quai Maréchal Joffre dans le 2ème arrondissement de Lyon

Ce parapet est fait en calcaire bathonien, dit « choin de Villebois », calcaire fin, très riche en bioturbations et contenant parfois de grosses ammonites. Ce calcaire provient d'anciennes carrières en exploitation de part et d'autre du Rhône, 60 km en amont de Lyon. Les dalles de calcaire sont ici "verticalisées" (la stratification horizontale a été mise en position verticale). Les deux photos suivantes montrent deux zooms focalisés sur une ammonite localisée juste au-dessus de la flèche noire.


Figure 16. Zoom sur une ammonite du quai Maréchal Joffre dans le 2ème arrondissement de Lyon

En plus de l'ammonite, on devine très bien les bioturbations, réseau de galeries connue sous le nom de thalassonoïdes et probablement creusé par des crustacés fouisseurs (comme le sont aujourd'hui les actuels crabes violonistes).


Figure 17. Zoom sur une ammonite du quai Maréchal Joffre dans le 2ème arrondissement de Lyon

En plus de l'ammonite, on devine très bien les bioturbations, réseau de galeries connue sous le nom de thalassonoïdes et probablement creusé par des crustacés fouisseurs (comme le sont aujourd'hui les actuels crabes violonistes).




Figure 20. Gros plan sur une ammonite contenue dans une dalle verticale de calcaire bathonien (choin de Villebois), parapet du Quai de Tilsitt (Lyon 2ème)

Outre l'ammonite et les thalassonoïdes visibles sur le plan de stratification (en position verticale), on voit sur le dessus du parapet un joint stylolithique, joint très fréquent dans le choin du Bugey.




Figure 23. Vue sur la « presqu'ile » lyonnaise, entre les places des Terreaux et Bellecour

Les deux clochers pointus à gauche correspondent à l'église Saint-Nizier et à ses ammonites sinémuriennes. Au premier plan à droite, la cathédrale Saint-Jean et ses ammonites quaternaires. Entre les deux, la Saône et ses quais riches en ammonites bathoniennes.


Figure 24. Façade Sud de la maison dite des carriers à Saint-Fortunat (commune de Saint-Didier-au-Monts-d'Or, limitrophe de Lyon)

Cette maison servait de maison commune aux carriers (cf. Pierres tombales en calcaire sinémurien à gryphées de maitres carriers du XVIIIème siècle ) du temps de l'exploitation des carrières locales de calcaire à gryphées (cf. Le calcaire à gryphées (Sinémurien) des carrières de Saint-Fortunat, Saint-Didier-au-Mont-d'Or (Rhône), et son pont monolithique ). Cette maison est devenue propriété de la Sécurité Sociale (aérium pour enfants), puis a été acquise par la municipalité. C'est maintenant la bibliothèque, l'école de musique et la cantine scolaire de Saint-Fortunat. La façade a été décorée d'ammonites sous la fenêtre ronde de gauche et au-dessus de la porte principale.


Figure 25. Fossiles implantés dans la façade de la Maison des carriers à Saint-Fortunat

Il s'agit de fossiles locaux isolés provenant soit du Sinémurien, soit du Toarcien. On peut reconnaitre des ammonites, un nautile, un bivalve, un gastéropode...


Figure 26. Fossiles implantés dans la façade de la Maison des carriers à Saint-Fortunat

Il s'agit de fossiles locaux isolés provenant soit du Sinémurien, soit du Toarcien. On peut reconnaitre des ammonites, un nautile, un bivalve, un gastéropode...




Mots clés : ammonite, calcaire, sculpture