Mots clés : torrent, érosion

Le système torrentiel de Bragousse-Boscodon, commune de Crots, Hautes Alpes

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

16/01/2017

Résumé

Un système torrentiel de montagne en climat méditerranéen, du cas d'école à un cas un peu plus complexe.


Figure 1. Vue générale du cirque de Bragousse (moitié droite de l'image) dans la forêt de Boscodon (Hautes Alpes)

Vue générale du cirque de Bragousse (moitié droite de l'image) dans la forêt de Boscodon (Hautes Alpes)

La photo est prise depuis le belvédère de Bragousse.

Ce "cirque" correspond au bassin de réception du torrent de Bragousse, bassin creusé dans des terrains triasiques (argile, gypse, cargneule…) et glaciaires très peu consolidés et particulièrement érodables. Un aménagement hydraulique est visible sur le cours du torrent, pour limiter les effets dévastateurs des crues. Raideur de la pente, faible résistance du substrat rocheux et violents orages méditerranéens et montagnards peuvent causer en effet des crues brèves mais violentes. Un arrachement récent avec reprise d'érosion est visible à gauche de l'image.

Localisation sur Google earth  du Belvédère de Bragousse (fichier kmz)


Nous vous avons montré les deux dernières semaines des figures d'érosion particulièrement esthétiques mais sur des terrains présentant relativement peu de dénivelé et ne présentant pas de danger pour les populations : cf. Les ocres de Roussillon, Vaucluse et Le ravin de Corbœuf (commune de Rosières, Haute Loire) : un bel exemple de badlands auvergnats . Nous vous présentons cette semaine un "bassin d'érosion" beaucoup plus ample : il y a 700 m de dénivelé entre le sommet et la sortie du cirque ( sensu stricto ) pour simplement 1,34 km de distance, 1010 m de dénivelé du sommet du cirque jusqu'au confluent avec le torrent du Colombier pour simplement 3,75 km de distance, et 1500  m de dénivelé du sommet du cirque jusqu'au lac de Serre-Ponçon, pour 9,6 km de distance (voir le profil topographique plus bas). De telles pentes, un substratum rocheux particulièrement érodable (gypse, cargneule, dépôts glaciaires…) et des orages de type cévenol, fréquents, font du système Bragousse-Boscodon un exemple typique de système torrentiel. Le torrent de Bragousse se réunit avec celui de l'Infernet. La réunion de ces deux cours d'eau donne le torrent de Boscodon, qui reçoit un peu plus en aval le torrent du Colombier, avant de se jeter dans la Durance (maintenant dans la retenue du barrage de Serre-Ponçon). Des trois affluents constituant le torrent de Boscodon (Infernet, Bragousse et Colombier), c‘est le torrent de Bragousse qui fournit, et de loin, la majorité de la charge solide et des alluvions. Le torrent de Bragousse peut charrier jusqu'à 400 000 tonnes de pierrailles et de boue par heure en période de très fortes crues. Des aménagements ont été effectués dans le lit de ce torrent pour "couper" la vitesse du courant et ralentir le transport de boue et de pierres. De telles crues peuvent couper la nationale 94 (entre Gap et Briançon) qui longe le lac de Serre-Ponçon. En arrivant au niveau de la Durance, ce système torrentiel bâtit un magnifique cône de déjection, l'un des plus importants de France. Nous vous présentons huit autres photograpĥies prises dans le cirque de Bragousse, un schéma représentant un "torrent type", et huit vues, cartes, profil topographique… de l'ensemble Bragousse-Boscodon, documents que maintenant tout un chacun peut obtenir et/ou élaborer avec Google Earth .

Figure 4. Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

La vigueur et l'intensité de l'érosion est particulièrement évidente.


Figure 5. Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

La vigueur et l'intensité de l'érosion est particulièrement évidente.


Figure 6. Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

Vue sur le cirque de Bragousse prise depuis le sentier de Charance qui longe le bord Nord du cirque

La vigueur et l'intensité de l'érosion est particulièrement évidente.


Figure 7. Vue détaillée de la partie Ouest du panorama vu depuis le belvédère du cirque de Bragousse

Vue détaillée de la partie Ouest du panorama vu depuis le belvédère du cirque de Bragousse

À gauche, bien éclairé par le soleil, on voit une zone d'arrachement récente qui a favorisé une reprise d'érosion et qui surmonte un important tablier d'éboulis. Cette zone d'arrachement se fait dans des cargneules triasiques. Plus à droite des pinacles ressortent d'une forêt encore jeune mais déjà bien développée. Ces pinacles constituent une figures d'érosion caractéristiques des cargneules, comme on peut en voire à la Casse Déserte au pied du Col d'Izoard ou au monolithe de Sardières (Savoie).


Figure 8. Zoom sur la zone d'arrachement et du tablier d'éboulis récents visible à gauche de la figure ci-dessus

Zoom sur la zone d'arrachement et du tablier d'éboulis récents visible à gauche de la figure ci-dessus

Des pinacles encore "immatures" sont en train de se former.



Figure 10. Archétype d'un système torrentiel, tel que devait le connaitre les "petits Français" qui fréquentaient la classe de quatrième en 1925

Archétype d'un système torrentiel, tel que devait le connaitre les "petits Français" qui fréquentaient la classe de quatrième en 1925

L'image est l'une des quatre pages d'un livre de  Sciences Naturelles consacrées aux torrents (Vincent Boulet, programme de 1925, Cours complet de Sciences Naturelles à l'usage de l'enseignement secondaire, classe de quatrième, Librairie Hachette). Le schéma du bas, déjà classique à l'époque, montre les trois "parties" caractéristiques d'un torrent : le bassin de réception dont le cirque de Bragousse est un très bel exemple, ainsi que le chenal d'écoulement et le cône de déjection que nous verrons sur les vues suivantes.


Si le principal bassin de réception du système torrentiel Bragousse-Boscodon peut faire l'objet de superbes promenades estivales et est très facile à photographier, l'ensemble du système torrentiel est trop vaste pour être vu sur une seule photo. Heureusement, il y a Google Earth qui permet d'avoir des vues aériennes locales ou globales, de comparer le paysage et la carte géologique, d'avoir des profils topographiques, par exemple le profil longitudinal des torrents de Bragousse puis de Boscodon du sommet du cirque jusqu'au cône de déjection.

Figure 11. Vue aérienne du cirque de Bragousse et du chenal d'écoulement qui s'en échappe

Vue aérienne du cirque de Bragousse et du chenal d'écoulement qui s'en échappe

Le cirque entaille des terrains du Trias et des dépôts glaciaires.


Figure 12. Vue avec carte géologique (Chorges, 1/50 000) du cirque de Bragousse et du chenal d'écoulement qui s'en échappe

Vue avec carte géologique (Chorges, 1/50 000) du cirque de Bragousse et du chenal d'écoulement qui s'en échappe

Le cirque entaille des terrains du Trias (rouge et orange) et des dépôts glaciaires (vert clair et différents jaunes pâles).


Par rapport au schéma classique d'un torrent tel que l'apprenaient les petits Français de 1925 (du moins ceux qui fréquentaient la classe de quatrième), le torrent de Bragousse est un peu plus compliqué. Son chenal d'écoulement tourne en effet de 90° quand il atteint la vallée de l'Infernet, puis "reçoit", un peu en aval de ce confluent, le chenal d'écoulement du Colombier. Quand ce chenal d'écoulement "renforcé" atteint la vallée de la Durance, il forme un superbe et grandiose cône de déjection, l'un des plus grands de France.

Figure 13. Vue aérienne estivale du système torrentiel de Bragousse-Boscodon

Vue aérienne estivale du système torrentiel de Bragousse-Boscodon

Les torrents sont presque à sec. On voit la "blancheur" du lit du torrent du Boscodon, blancheur due à son important lit de galets. Ce lit large et encombré de galets "rentre" dans la vallée du torrent de Bragousse, alors qu'à cette échelle les torrents de l'Infernet et du Colombier n'ont pas assez déposé d'alluvions pour que leur lit soit visible. On a, là, la preuve que c'est lui qui charrie le plus d'alluvions, donc qui possède le bassin de réception le plus érodable.


Figure 14. Vue aérienne "annotée" du système torrentiel de Bragousse-Boscodon

Vue aérienne "annotée" du système torrentiel de Bragousse-Boscodon

En rouge, le bassin de réception du torrent de Bragousse, en bleu son chenal d'écoulement. Quand le torrent de Bragousse arrive dans la vallée du torrent de l'Infernet (trait vert mince), il tourne de 90° ; il change de nom et devient le torrent de Boscodon (trait vert épais) qui reçoit le torrent du Colombier (trait violet). Le cône de déjection de ce système torrentiel est figuré en jaune.


Figure 15. Vue avec carte géologique du système torrentiel Bragousse-Boscodon

Vue avec carte géologique du système torrentiel Bragousse-Boscodon

Figure 16. Profil topographique longitudinal le long des torrents de Bragousse et de Boscodon

Profil topographique longitudinal le long des torrents de Bragousse et de Boscodon

Il y a 1500 m de dénivelé entre le sommet du bassin de réception (2284 m d'après Google Earth) et le cône de déjection (783 m).


Figure 17. Vue aérienne annotée du cône de déjection des torrents Bragousse-Boscodon

Vue aérienne annotée du cône de déjection des torrents Bragousse-Boscodon

Le village de Crots et le hameau du Moulin (M ancien) ont été bâtis au-dessus de ce cône de déjection pour être à l'abri des crues. L'extension moderne de ce hameau, M récent (habitation + zone industrielle) et un camping ont été bâtis sur le cône. Le torrent principal et ses bras divergents ont certainement été aménagés, endigués…

Espérons que ces aménagements ont été dimensionnés pour résister à une crue centennale et même millénale, crues qui vont devenir de moins en moins rares avec le réchauffement climatique. Si jamais les aménagements ont été sous-dimensionnés et si une telle crue arrivait de nuit en pleine saison estivale, on pleurerait les morts et on chercherait a posteriori les responsables, ce qu'on sait très bien faire en France, beaucoup mieux que d'identifier a priori les risques et d'en tenir compte (cf. La tempête Xynthia du 28 février 2010 : comment météorologie, astronomie et géologie auraient pu et dû permettre d'en prévoir la gravitél).


Figure 18. Vue avec carte géologique annotée du cône de déjection des torrents Bragousse-Boscodon

Vue avec carte géologique annotée du cône de déjection des torrents Bragousse-Boscodon

Le village de Crots et le hameau du Moulin (M ancien) ont été bâtis au-dessus de ce cône de déjection pour être à l'abri des crues. L'extension moderne de ce hameau, M récent (habitation + zone industrielle) et un camping ont été bâtis sur le cône. Le torrent principal et ses bras divergents ont certainement été aménagés, endigués…

Espérons que ces aménagements ont été dimensionnés pour résister à une crue centennale et même millénale, crues qui vont devenir de moins en moins rares avec le réchauffement climatique. Si jamais les aménagements ont été sous-dimensionnés et si une telle crue arrivait de nuit en pleine saison estivale, on pleurerait les morts et on chercherait a posteriori les responsables, ce qu'on sait très bien faire en France, beaucoup mieux que d'identifier a priori les risques et d'en tenir compte (cf. La tempête Xynthia du 28 février 2010 : comment météorologie, astronomie et géologie auraient pu et dû permettre d'en prévoir la gravitél).


Figure 19. Localisation de la forêt de Boscodon et de son système torrentiel

Localisation de la forêt de Boscodon et de son système torrentiel

Mots clés : torrent, érosion