Mots clés : reculée, karst

Les reculées du Jura

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

07/12/2015

Résumé

La reculée (ou bout du monde), une morphologie de vallée en pays calcaire.


Figure 1. La reculée de Baume-les Messieurs (Jura), prise de l'amont, en direction du Nord

Il s'agit d'une vallée entaillée dans les calcaires d'âge jurassique moyen formant les falaises sommitales. Ces calcaires surmontent des marnes du Jurassique inférieur formant les pentes plus douces. Cette vallée se termine au Sud en cul de sac juste sous les pieds du photographe. Elle est par contre ouverte sur le Nord. Une petite rivière (le Dard) coule au fond de cette vallée. De telles vallées en cul de sac sont appelées « reculées » dans le Jura


Figure 2. La reculée de Baume-les Messieurs (Jura), prise d'une hauteur de 391m, en direction du Nord, vers l'aval

Il s'agit d'une vallée entaillée dans les calcaires d'âge jurassique moyen qui forment les falaises sommitales. Ces calcaires surmontent des marnes du Jurassique inférieur formant les pentes plus douces. Cette vallée se termine en cul de sac au Sud (au premier plan). Elle est par contre ouverte sur le Nord. Une petite rivière (le Dard) coule au fond de cette vallée. De telles vallées en cul de sac sont appelées « reculées » dans le Jura.

La photo de la figure 1 a été prise depuis l'emplacement de la croix rouge.


Figure 3. La reculée de Baume-les-Messieurs vue en direction du Sud, de l'aval vers l'amont

On voit bien qu'il s'agit d'une vallée bordée de falaises et se terminant en cul de sac. La petite rivière, le Dard, sort au pied de la falaise au fond à droite.


Figure 4. La reculée de Baume-les-Messieurs vue en direction du Sud, de l'aval vers l'amont

On voit bien qu'il s'agit d'une vallée bordée de falaises et se terminant en cul de sac. La petite rivière, le Dard, sort au pied de la falaise au fond à droite.


Figure 5. En se dirigeant au fond de la reculée de Baume-les-Messieurs (Jura)


Figure 6. Les falaises de calcaire du Jurassique moyen (Bajocien) surmontent les marnes liasiques plus ou moins recouvertes d'éboulis et boisées

Cette photo a été prise au fond de la reculée de Baume-les-Messieurs. De nombreuses sources (exsurgences et/ou résurgences) sortent du pied de cette falaise, dont la plus importante d'entre elles, la source du Dard, qui sort au voisinage de et par une grotte aménagée pour les touristes : la grotte de Baume-les-Messieurs.


Figure 7. L'une des sources du Dard sortant sous la barre bajocienne

Cette source a été captée pour alimenter les habitations locales. Elle suinte entre les cailloux. Quand le débit est plus fort, elle sort entre les blocs situés au pied de l'abri sous roche visible en haut à droite.


Figure 8. La source du Dard en période de hautes eaux

En période de pluviométrie importante, les sources identiques à celle de la figure précédente ne suffisent pas à évacuer toutes les eaux souterraines circulant dans les couches calcaires. Le niveau de l'eau monte, et elle sort par un exutoire "perché" avec une cascade. L'escalier visible à gauche conduit à l'entrée de la grotte touristique située quelques mètres plus haut, grotte parcourue par le cours souterrain du Dard.


La reculée de Baume-les Messieurs est la plus belle et la plus caractéristique des reculées du Jura.

Une reculée est une forme morphologique désignant une échancrure prononcée dans un plateau de couches calcaires tabulaires horizontales constituant un type de vallées fréquentes dans le Jura, en Bourgogne, dans les Causses... La reculée s'achève en amont par un cirque entouré de falaises verticales au pied desquelles prend le plus souvent naissance une rivière, qui est souvent l'exutoire d'un système hydrologique karstique souterrain circulant au travers de cavités interconnectées. Au cours des temps géologiques, le fond de la reculée progresse vers l'amont, en partie à cause du gel et des éboulements des falaises dont les blocs sont emportés par la rivière, et aussi par le recul de la sortie de la rivière souterraine qui s'agrandit et qui finit par s'ébouler. Quand un cours d'eau non souterrain arrive de l'amont en coulant à la surface des couches calcaires, il tombe dans la reculée par une cascade. Mais celle-ci doit avoir un débit faible ou intermittent pour ne pas inciser le rebord de la falaise (la vallée serait alors une vallée ordinaire, et non pas une reculée), ou pour le moins l'inciser plus lentement que son recul dû au gel, aux éboulements et à la sape par la rivière souterraine. Souvent, le tracé de ces reculés suit celui d'une faille, en particulier parce que les failles guident souvent le cours des rivières souterraines. Les reculées sont souvent appelées « bout du monde », en particulier en Bourgogne.


La reculée dite de Baume-les-Messieurs n'est pas seule se trouvant sur cette commune. Il existe en fait trois reculées d'importance inégale se rejoignant au niveau du village de Baume-les-Messieurs. La rivière ainsi formée, la Seille, quitte les Monts du Jura et rejoint la Saône juste en aval de Tournus. Outre son intérêt géologique, le village de baume-les-Messieurs offre un intérêt historique avec sa magnifique abbaye fondée au Xème siècle et dont l'essentiel des bâtiments datent du XIème.

Figure 10. Le village de Baume-les –Messieurs et la reculée du même nom au centre de l'image

À gauche on voit bien l'arrivée d'une deuxième reculée, et on devine l'arrivée d'une troisième juste derrière l'arbre de gauche.


Figure 11. Le système de reculées de Baume-les-Messieurs, avec au centre droit la reculée portant le nom du village

La croix bleue indique la position de la source du Dard. À gauche de la reculée principale, on en voit bien une deuxième. La troisième, dans le quart inférieur gauche de l'image se voit assez mal avec cet éclairage. On la voit bien mieux sur la carte géologique (figure suivante).


Figure 12. Carte géologique du système de reculées de Baume-les-Messieurs, avec la même projection que la figure précédente

On voit bien les trois reculées qui se rassemblent au niveau du village de Baume-les-Messieurs. Les calcaires du Jurassique moyen (Bajocien), en beige ou marron-orangé), forment la surface structurale du plateau. Les marnes (Bajocien basal et Lias), avec différentes teintes de violet –gris, forment les pentes des reculées.


Le système de reculées de Baume-les-Messieurs n'est pas le seul du Jura. Nous allons en visiter deux autres : une reculée "typique", la reculée des Planches-près-Arbois, et la "quasi-reculée" du Hérisson (commune de Menétrux-en-Joux). Outre leur intérêt géologique, la visite de ces reculées permet de découvrir un grand vignoble (les vins d'Arbois) et de belles cascades (les cascades du Hérisson, cf Visite touristique des chutes et travertins du Hérisson (Jura) ).

Figure 13. La reculée des Planches-près-Arbois (Jura)

Cette reculée est double : à gauche, la reculée de la Grande Source de la Cuisance (source indiquée par une croix bleue) et la reculée des Planches sensu stricto , qui se termine au niveau de la petite source de la Cuisance (croix violette).


Figure 14. Carte géologique de la reculée des Planches-près-Arbois, avec la même projection que la figure précédente

Cette reculée est double : à gauche, la reculée de la Grande Source de la Cuisance (source indiquée par une croix bleue) et la reculée des Planches sensu stricto , qui se termine au niveau de la petite source de la Cuisance (croix violette).


Figure 15. Le cirque au fond duquel se trouve la Grande Source de la Cuisance (Jura)

Les calcaires sommitaux sont ceux du Bajocien (Jurassique moyen). Ces calcaires surmontent des marnes et calcaires marneux du Lias. Comme au fond de la reculée de Baume-les-Messieurs, cette source sort par une grotte, habituellement ouverte aux touristes. En 2015, cette grotte était fermée au public depuis 3 ans, pour des raisons de sécurité et de procédures judiciaires entre l'exploitant et la communauté de communes concernée.


Figure 16. Vue hivernale sur le cirque et sur la Grande Source de la Cuisance depuis un belvédère situé au sommet des calcaires du Jurassique

En cette saison, le débit de la Cuisance est très important. Cette source est actuellement inaccessible pour des raisons de sécurité et de procédures judiciaires.


Figure 17. Vue de la terminaison de la reculée des Planches depuis le belvédère dit du Fer à Cheval

La petite source de la Cuisance se trouve en pleine forêt au fond du cirque.


Figure 18. En se dirigeant au fond de la reculée des Planches (Jura)

La petite source de la Cuisance se trouve quelque part dans la forêt, dans les éboulis au pied des falaises.


Figure 19. La petite source de la Cuisance (Jura)

Cette source est aménagée et captée pour les besoins en eaux des habitants, ce qui lui enlève son caractère sauvage. L'eau sort en pleine forêt, entre des blocs éboulés des falaises que l'on devine entre les arbres, à l'arrière-plan.


Figure 20. La petite source de la Cuisance photographiée pendant l'été 2015, en période d'étiage

Malgré les aménagements anthropiques, on voit que l'eau sort d'entre des blocs éboulés des falaises sus-jacentes. Noter la couleur bleutée de l'eau, couleur caractéristique des eaux riches en suspensions de très fines particules, particules de CaCO3 dans ce cas (cf. Eaux bleues d'origine karstique ).



La rivière nommée le Hérisson est en train de creuser une vallée de morphologie intermédiaire entre une vallée classique en pays calcaire et une reculée. Le Hérisson vient du plateau de Bonlieu (et en partie du lac de même nom) situé vers 750-800 m d'altitude. Elle rejoint par une gorge le fond plat de la vallée aval en partie occupée par le lac du Val, situé à une altitude d'environ 500 m, 300 m plus bas donc. En amont, la vallée ne devient véritablement profonde qu'après la cascade du Grand Saut (60 m de hauteur) où le Hérisson franchit la barre calcaire kimméridgienne (Jurassique supérieur). Encore plus en amont, il franchit quelques petites barres calcaires par de petites cascades. En aval, il y a d'autre petites barres calcaires et petites cascades, ainsi qu'un grande cascade, celle de l'Éventail (65 m de hauteur). Morphologiquement, la vallée du Hérisson ressemble à une reculée, la falaise kimméridgienne fermant le cirque. Mais avec une différence de taille par rapport aux reculées de Baume-les-Messieurs et des Planches. Pour ces deux reculées, seules des rivières souterraines sortent et coulent au fond des cirques. Dans le cas du Hérisson, la falaise terminale de la reculée est franchie par une cascade avec une rivière arrivant de l'amont. La différence n'est en fait pas si importante. Une part importante du Hérisson se perd dans la barre kimméridgienne en amont de la cascade du Grand Saut et ressort par de nombreuses résurgences au fond de la vallée, à la base du Kimméridgien, en aval du Grand Saut. Pendant les périodes d'étiage, la cascade du Grand Saut et à sec, 100% du débit empruntant un parcourt souterrain. Si dans l'avenir les pertes du Hérisson n'augmentent pas, le débit à l'air libre du Hérisson sur le calcaire kimméridgien perdurera, la cascade du grand saut reculera par érosion, et la vallée du Hérisson deviendra une vallée classique. Si, par contre, les pertes amont sont de plus en plus importantes, le cours aérien du Hérisson sur le Kimméridgien va devenir une vallée sèche, et la vallée du Hérisson deviendra une reculée typique.

Les siècles et millénaires à venir nous diront ce que deviendra cette vallée du Hérisson. Et il est tout à fait possible que les reculées de Baume-les-Messieurs et des planches aient eu, il y a quelques milliers d'années, une morphologie et un fonctionnement identiques à ceux du Hérisson actuel. Un article séparé va nous faire "visiter" cette vallée du Hérisson et ses multiples cascades : Visite touristique des chutes et travertins du Hérisson (Jura) .

Figure 22. Morphologie de la vallée du Hérisson (Jura)

La rivière le Hérisson vient du plateau kimméridgien (Jurassique supérieur, d'environ 800 m d'altitude) situé en amont de la croix rouge, localisée à l'emplacement de la cascade du Grand Saut. La vallée située en aval de cette cascade ressemble beaucoup à une reculée bordée de falaises de Jurassique supérieur, se terminant par un cirque au niveau de cette cascade. Mais seule une partie du débit du Hérisson coulant dans la vallée aval sort au niveau du cirque terminal par des résurgences. Une autre partie du débit arrive de l'amont par un torrent à l'air libre et franchit la barre kimméridgienne par la cascade du Grand Saut. Une morphologie intermédiaire entre une vallée classique et une reculée.


Figure 23. Morphologie et géologie de la vallée du Hérisson (Jura)

La rivière le Hérisson vient du plateau kimméridgien (Jurassique supérieur, d'environ 800 m d'altitude) situé en amont de la croix rouge, localisée à l'emplacement de la cascade du Grand Saut. La vallée située en aval de cette cascade ressemble beaucoup à une reculée bordée de falaises de Jurassique supérieur, se terminant par un cirque au niveau de cette cascade. Mais seule une partie du débit du Hérisson coulant dans la vallée aval sort au niveau du cirque terminal par des résurgences. Une autre partie du débit arrive de l'amont par un torrent à l'air libre et franchit la barre kimméridgienne par la cascade du Grand Saut. Une morphologie intermédiaire entre une vallée classique et une reculée.


Figure 24. Le cirque formé de falaises kimméridgiennes fermant la quasi-reculée du Hérisson au niveau de la cascade du Grand Saut (Jura)

En ce mois de juin 2015, le débit du Hérisson est très faible. La cascade (à droite) est réduite à des filets d'eau. La majorité du débit du Hérisson est souterrain et ressort par des résurgences en aval de la cascade. On voit l'une de ces résurgences, à gauche de l'image, apparemment à sec en juin 2015. La majorité du débit s'écoule de façon "invisible" au sein des blocs du lit de cette résurgence ou dans d'autres résurgences située plus bas et en aval.


Figure 25. Localisation des vallées et reculées de Baume-les-Messieurs, des Planches et du Hérisson

Ellipse violette pour Baummes-les-Messieurs, ellipse verte pour les Planches et ellipse rouge pour les cascades du Hérisson.


Figure 26. Localisation des reculées du Jura


Mots clés : reculée, karst