Observation dans le cadre scolaire de l'éclipse solaire du 20 mars 2015 : des encouragements nationaux aux restrictions locales

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

23/03/2015

Résumé

Messages officiels délivrés à l'occasion de l'éclipse partielle de Soleil du 20 mars 2015 et adaptation des enseignants face à certaines restrictions mal comprises.


Vendredi dernier, 20 mars 2015, avait lieu une éclipse de Soleil visible comme partielle en France métropolitaine, à des degrés divers (de 60 à 82%), entre 9h et 12h, pour être large.

Un message "national" tardif mais très complet

Mardi 17 mars 2015, un message émanant du ministère de l'Éducation nationale rappelait à tous les acteurs de l'enseignement primaire et secondaire qu'une éclipse partielle de Soleil serait visible le vendredi suivant, que son observation nécessitait des précautions, et que c'était une occasion d'observation réelle par le plus grand nombre d'un phénomène en rapport avec les programmes scolaires.

« Sujet : Indications pour l'observation avec la classe de l'éclipse solaire du 20 mars 2015 // De : Ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche // Date : 17/03/2015 18:53 // Pour : [enseignants du premier et second degré, directeur d'établissement, rectorats, inspections...] // Mesdames, Messieurs, Une éclipse partielle du soleil sera visible en France métropolitaine ce vendredi 20 mars matin entre 9h et 12h , si les conditions météorologiques le permettent. Le maximum d'obscuration (environ 80%) est prévu vers 10h30 sur l'axe Brest-Lille. Comme vous le savez, l'observation à l'œil nu ou sans lunettes spéciales peut provoquer de lésions graves et irréversibles des yeux. Je vous demande de prendre toutes les dispositions nécessaires pour en informer les équipes éducatives, les élèves et leurs parents. Pour vous aider, vous trouverez sur le site Eduscol toutes les consignes de sécurité à suivre ainsi que des ressources pédagogiques pour organiser une séquence d'observation de l'éclipse, sans lunettes : http://eduscol.education.fr/cid86792/eclipse-solaire-du-20-mars-2015.html. Vous trouverez enfin le lien vers le site du CNRS permettant de suivre l'éclipse en direct sur Internet : http://www.dailymotion.com/eclipse-20-mars-2015-CNRS. Je vous remercie d'avance de votre vigilance particulière et vous assure de toute ma confiance. »

Ce message contenait donc tout ce qu'il fallait pour qu'un maximum d'élèves puisse observer en toute sécurité ce phénomène rare en renvoyant vers une page très fournie rappelant les précautions à respecter pour l'observation du Soleil, mais fournissant aussi des ressources sur l'intérêt de cette observation en lien avec les programmes et proposant séquences de cours et modes d'observation adaptés à tous les âges. Citons, en particulier, le document réalisé avec l'Observatioore Midi-Pyrénées et mis en ligne sur le site de l'académie de Toulouse : Observer à l'école et au collège l'éclipse partielle de Soleil du 20 mars 2015 .

À Lyon, comme dans de nombreux endroits en France métropolitaine, la météo ne fut pas très favorable, même si les rares éclaircies relatives ont permis une observation directe à l'œil nu.

Figure 1. L'éclipse de Soleil du 20 mars 2015, vue de Lyon, à travers les nuages, un peu après l'occultation maximale

L'éclipse de Soleil du 20 mars 2015, vue de Lyon, à travers les nuages, un peu après l'occultation maximale

Photographie prise sans filtre, la couverture nuageuse permettant de brèves observations à l'œil nu lors des rares éclaircies.


Figure 2. L'éclipse de Soleil du 20 mars 2015, vue de Lyon, à travers les nuages, en fin d'éclipse

L'éclipse de Soleil du 20 mars 2015, vue de Lyon, à travers les nuages, en fin d'éclipse

Photographie prise sans filtre, la couverture nuageuse permettant de brèves observations à l'œil nu lors des rares éclaircies.


Ce rappel était sans doute un peu tardif pour qui aurait découvert le phénomène et aurait voulu préparer une observation avec une classe, mais même une "simple" observation déconnectée d'un cours était une option louable. Voyons ce message non seulement comme un simple rappel mais aussi comme un encouragement à ces nombreux enseignants qui avaient prévu une sortie, que ce soit simplement dans la cour de récréation ou bien en s'inscrivant dans l'un des nombreux lieux où étaient proposées des activités (observations, conférences, animations). En région lyonnaise, par exemple, 9 classes de lycée et 1 classe de collège ont été accueillies à l'Observatoire de Saint Genis Laval et des observations commentées étaient prévues place Bellecour et au planétarium de Vaulx en Velin.

Une déclinaison "locale" très variable

Si des activités étaient proposées dans de nombreux lieux (maisons des sciences, planétariums, associations astronomiques en lien avec les collectivités locales...) c'est que ce phénomène est aujourd'hui hautement prévisible. Son annonce anticipée auprès des instances éducatives a permis à des classes entières de participer à des matinées à thématique astronomique avec observation en direct... lorsque la météo le permit.

Malheureusement, le message national a parfois été très "raccourci" voire dénaturé au niveau local pour ne garder que l'aspect "sécuritaire". Ainsi certaines inspections préconisèrent-elles dans le premier degré de ne pas sortir en récréation ce vendredi matin de peur que les élèves observent le Soleil et se brûlent les yeux. Il y eut même la préconisation, par oral, de bien fermer les stores lors de ce qu'on peut appeler le "confinement" des élèves. Certains enseignants durent annuler, à la demande de leur inspecteur, la séance d'observation prévue dans la cour avec des lunettes adaptées.

Figure 3. Fac-similé de la recommandation officielle de ne pas sortir en récréation vendredi 20 mars au matin... pendant la première moitié de l'éclipse

Fac-similé de la recommandation officielle de ne pas sortir en récréation vendredi 20 mars au matin... pendant la première moitié de l'éclipse

Une application à la lettre de ce courrier permettait donc de décaler la récréation à 10h31... pour y observer tranquillement la seconde moitié de l'éclipse solaire partielle. L'auteur de cette note ne savait manifestement pas qu'une observation d'éclipse dure autant avant qu'après son maximum.

Espérons que le confinement conseillé n'a pas généré de « sentiment d'angoisse » chez les élèves.


Figure 4. Une conséquence d'une application très large du principe de précaution lors de l'éclipse de Soleil du 20 mars 2015

Une conséquence d'une application très large du principe de précaution lors de l'éclipse de Soleil du 20 mars 2015

Le risque semblait donc être que les élèves (ici, de maternelle) regardent le Soleil lors du trajet école-bus-cinéma (cinéma dans lequel aucun rayon nocif ne pouvait les atteindre)... alors que souvent l'enthousiasme de la sortie leur fait oublier des choses plus importantes (regarder où l'on marche, faire attention en traversant la rue...).


Figure 5. Exemple d'application locale des "consignes de prudence"

Exemple d'application locale des "consignes de prudence"

Pas de risque lors de cette éclipse (censée finir à 10h30) : matinée sans récréation !


 

Ainsi, des élèves ont été privés de récréation le vendredi 20 mars 2015 au matin. Certains enseignants reconnaissent avoir appliqué cette "recommandation" de peur que le moindre incident classique de récréation (chute, égratignure, éternuement...) ne leur soit reproché par les parents alors que l'« Institution recommande de ne pas sortir ».

Si certains inspecteurs ont tout de même précisé qu'il ne fallait pas « céder à la psychose qui générerait la paralysie" » et qu'il fallait « maintenir les activités pédagogiques prévues en extérieur ce jour-là »... mais « en évitant d'observer le phénomène ».

Les recommandations ont été suivies à divers degrés. Dans le secondaire, les enseignants ont rappelé à leurs classes les précautions à prendre pour l'observation de l'éclipse, précautions mises en œuvre lors de la récréation, vers 10h, et donc près du moment le plus spectaculaire. Dans le premier degré, certains élèves sont restés confinés, d'autres ont eu la chance que leur enseignant ne baisse pas les rideaux (comme si les rideaux devaient protéger de rayons nocifs particuliers générés par le Soleil lors d'une d'éclipse). Il nous a même été rapporté que, dans certaines écoles, même les rideaux des fenêtres donnant au Nord ou à l'Ouest ont été tirés... pour cacher l'éclipse de 10h du matin. L'équipement informatique des écoles a cependant permis à des enseignants de faire partager ce phénomène rare via sa retransmission en direct par le CNRS (et d'autres institutions). Cette observation indirecte a ravi de nombreux enfants et leur a fait oublié l'absence de récréation. Certains enseignants ont aussi maintenu leur observation directe avec leur classe en prenant les précautions nécessaires, et en considérant que "recommandation" n'était ni "obligation" ni "interdiction". D'autres ont même improvisé une observation dans la cour de récréation avec les lunettes apportées par certains élèves, alors qu'ils n'avaient rien prévu initialement.

L'affichage dans certaines écoles de messages annonçant la suppression de la récréation pour cause de risque lié à l'éclipse a même conduit certains parents "éclairés" à ne pas envoyer leurs enfants à l'école vendredi matin. Le but n'était pas de les soustraire à un quelconque danger d'observation avec un enseignant désobéissant, mais au contraire de leur permettre de profiter pleinement de cet événement naturel rarissime. Priver ses enfants d'école pour leur permettre d'observer la nature, comme recommnandé par l'Éducation nationale... un comble !

Un échec de l'enseignement scientifique

L'agitation provoquée par l'éclipse solaire du 20 mars 2015 peut amener deux remarques quant à l'échec relatif de l'enseignement scientifique en France (échec dont nous portons aussi notre part de responsabilité) qui n'a pas (encore) permis la diffusion de concepts scientifiques dans la "culture générale".

On peut tout d'abord remarquer que l'annonce très large, à tous les personnels de l'Éducation nationale, est relativement tardive et propice à générer une certaine "angoisse" face au rappel des consignes de sécurité. Ce délai court n'était pas non plus adapté à la préparation sereine d'une observation de dernière minute en utilisant les ressources mises à disposition. Heureusement, les dates et lieux des éclipses solaires sont prévisibles depuis longtemps (le calcul le plus ancien dont il reste les traces écrites est la prédiction par Nicéphore Grégoras de l'éclipse solaire du 13 juillet 1330 qui fut visible de Byzance et plus largement en Europe) et certains acteurs locaux avaient prévus animations et autorisations de sortie. Remarquons au passage que l'engouement pour cet événement n'a pas non plus été anticipé par les fabricants et vendeurs de "lunettes d'observation" puisque nombreuses sont les personnes qui ne purent se procurer ces lunettes faute de stocks suffisants.

La transcription purement "sanitaire" du message national bien plus rationnel peut en partie être expliquée par l'urgence mais aussi par le manque de formation ou de culture générale scientifique de certains "intermédiaires", qui ont oublié que le Soleil était visible tous les jours. Le risque ne venait pas d'une nocivité particulière du Soleil lors d'une éclipse mais du fait que son observation n'est intéressante pour le commun des mortels que lors d'événements de ce type. Urgence, principe de précaution exacerbé, peur de réactions négatives de parents apeurés... ont fait oublier l'existence de nombreux accès à l'information scientifique qui auraient évité aux personnels "intermédiaires" et souvent "littéraires" une transcription locale alarmiste du message nationale relativement serein. Mais au pays de Descartes, un "littéraire" est souvent censé être nul en sciences et un "scientifique" ne pas s'intéresser au théâtre classique... Toute une culture "générale" à créer et à partager.

Afin d'éviter un traitement dans l'urgence des prochaines éclipses solaires rappelons l'existence de site répertoriant les dates et lieux des éclipses de Lune et de Soleil (anciennes et à venir). Parmi ceux-ci, citons l'Institut de Mécanique Céleste et de Calcul des Éphémérides (IMCCE) et sa page Phénomènes célestes , le NASA Eclipse Web Site et le calculateur Sun and Moon .

Les 3 prochaines éclipses observables en France se dérouleront :

La prochaine éclipse qui fera beaucoup parler d'elle sera certainement l'éclipse solaire du 12 août 2026 qui sera totale en Espagne dans une bande allant de la Galice aux îles Baléares. L'Éducation nationale n'aura pas à gérer cet événement, mais cela reste une idée de vacances.

Espérons que le mini-cafouillage de mars 2015 aura servi de leçon pour une observation massive et en toute sécurité à La Réunion le 1er septembre 2016, 2 semaines après la rentrée des classes. Enseignants de SVT et de physique-chimie auront donc une dizaine de jours pour préparer leurs observations avec leurs élèves et pour sensibiliser leurs collègues du premier degré à la beauté, et pas seulement aux risques facilement gérables, d'un tel spectacle. Une anticipation dès mai-juin 2016 leur permettra certainement une rentrée plus sereine. Souhaitons leur d'avance une météo favorable.