Mots clés : sable, dune, pseudo-dune, transport éolien, transport fluviatile

Les pseudo-dunes continentales de Sermoyer et la Truchère-Ratenelle

Matthias Schultz

Professeur de SVT, Lycée H. de Chardonnet, Chalon sur Saône

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

20/05/2015

Résumé

Formation mêlant sables éoliens et fluviatiles, mimant des dunes et formant un écosystème local particulier.


Présentation et localisation du site

On trouve en Bresse, à la limite entre Saône-et-Loire et Ain, un site curieux présentant des affleurements sableux disposés en dunes. Le même type d'affleurement est présent dans les deux départements, sur le lieu-dit des Charmes, à Sermoyer (Ain), et dans la Réserve naturelle nationale de La Truchère-Ratenelle (Saône-et-Loire) : la géologie n'a cure des délimitations administratives, même lorsqu'il s'agit, comme ici, du cours d'une rivière (la Seille).

Ce double site a été d'abord étudié par l'abbé Nyd, curé de Sermoyer, à partir de 1871, pour sa richesse archéologique (présence de micro-silex tardenoisiens), puis a suscité l'intérêt des naturalistes pour son biotope particulier : dunes de sables et nombreuses espèces animales et végétales inféodées. Pour protéger ce site des prélèvements sauvages de sable et d'un projet de construction de lotissement, la Réserve naturelle nationale de La Truchère-Ratenelle est créée en 1980.

On mesure l'intérêt écologique du lieu en apprenant qu'il s'agit de la seule réserve de ce type en Saône-et-Loire, et que les pelouses acidophiles à corynéphore blanchâtre ( Corynephorus canescens ) ne se retrouvent qu'en cinq localités de Bourgogne.

Il est d'autant plus plaisant de constater la mise en valeur de ces dunes que la géologie est trop rarement à l'honneur dans les sites naturels protégés en France ; il est vrai qu'ici s'y ajoutent des curiosités botaniques et zoologiques.

La réserve protège également une tourbière boisée, la tourbière de la Lioche qui couvre toutes les parties basses du site et dont la biodiversité spécifique est importante (les tourbières sont en effet des milieux très originaux, malheureusement souvent détruits par l'Homme).

Dernier espace protégé par cette réserve : l'étang Fouget aménagé pour le drainage du terrain et la pêche par les moines au Moyen Âge, une histoire qui rappelle celle de nombreuses localités bressannes, notamment dans la Dombes.


Figure 2. Localisation régionale du site de Sermoyer et La Truchère-Ratenelle (cadre noir)

Le site des Charmes à Sermoyer est signalé par la mention « gisement préhistorique » et son prolongement au Nord de la Seille par la mention « réserve naturelle de la Truchère ».


Figure 3. Carte locale du site de Sermoyer et La Truchère-Ratenelle

Le site des Charmes à Sermoyer est signalé par la mention « gisement préhistorique » et son prolongement au Nord de la Seille par la mention « réserve naturelle de la Truchère ».


Figure 4. La tourbière boisée de la Lioche

Ce milieu humide occupe toutes les petites dépressions du terrain, sur 5 à 6 ha. Sa présence à basse altitude (200 m) est inhabituelle. On remarque ici un peuplement de chênes et de bouleaux (arbres bien adaptés à des sols pauvres, acides et tourbeux). La présence de passées argileuses dans ou sous les sables permet sans doute une moindre perméabilité du sous-sol qui explique la présence de ces zones humides.


Figure 5. L'étang Fouget

Cet étang présente quelques espèces végétales intéressantes et une certaine richesse ornithologique.


Une formation assez mal comprise

D'après la notice de la carte géologique de Tournus, les roches à l'affleurement dans ce secteur du fossé bressan sont essentiellement des sables plus ou moins grossiers et plus ou moins argileux, datés du Plio-quaternaire, déposés dans un contexte tantôt lacustre, tantôt fluviatile. Ces sables ont été remaniés à plusieurs reprises pour former les dépôts dunaires visibles à Sermoyer et la Truchère-Ratenelle. Les dunes, formées de sable très fin et homogène, non-consolidé, font environ 1 m de haut et sont séparées de 50 m en moyenne à Sermoyer. Elles sont alignées dans le sens Nord-Sud. Les auteurs de la carte les attribuent à un dépôt quaternaire par des vents d'Ouest. Il s'agirait donc de dunes continentales, aujourd'hui plus ou moins fixées par la végétation. La finesse et le classement assez bon des grains semblent cohérents avec cette interprétation.

Elle n'est cependant que partiellement confirmée par l'étude microscopique des grains de sable, majoritairement des quartzs. Ceux-ci présentent parfois un aspect RM (rond-mat) typique d'un transport éolien, mais c'est l'aspect EM (émoussés-luisants) qui domine : le transport hydrique semble majoritaire. De plus, étant donné les remaniements successifs des dépôts sableux au cours du Plio-quaternaire, la signature morphologique des grains ne parait guère suffisante. Leur histoire est très certainement complexe, polyphasée.

Figure 6. Les dunes continentales à Sermoyer (Ain)

Ces dunes qui excèdent rarement 2 m sont plus ou moins fixées par la végétation.


Figure 7. Les dunes continentales à Sermoyer (Ain)

Ces dunes qui excèdent rarement 2 m sont plus ou moins fixées par la végétation.


Figure 8. Les dunes continentales à La Truchère-Ratenelle (Saône-et-Loire)

Ces dunes qui excèdent rarement 2 m sont plus ou moins fixées par la végétation.


Figure 9. Les dunes continentales à La Truchère-Ratenelle (Saône-et-Loire)

Ces dunes qui excèdent rarement 2 m sont plus ou moins fixées par la végétation.


Figure 10. Les dunes continentales à La Truchère-Ratenelle (Saône-et-Loire)

Ces dunes qui excèdent rarement 2 m sont plus ou moins fixées par la végétation.


Figure 11. Carte géologique (Tournus) du secteur des formations dunaires continentales (cadre noir)

Les dunes, d'une hauteur comprise entre 0,5 et 2,5 m, sont indiquées par des ondulations noires orientées Nord-Sud de part et d'autres de la Seille, en rive gauche de la Saône. Elles reprennent les "sables de Sermoyer" (Fu2), eux-mêmes constitués par un remaniement des "sables pliocènes de Ternant" (p2). Ces "sables de Sermoyer" recouvrent en couches plus ou moins fines la très basse terrasse argilo-sableuse notée Ly, d'âge würmien, et peuvent constituer un placage sur d'autres terrasses. Comme souvent pour de telles formations très superficielles, la carte géologique est peu adaptée, d'autant que le secteur est très végétalisé et les affleurements rares. On note à l'Ouest la bordure du bassin bressan, avec des terrains secondaires recoupés par des failles normales.


Figure 12. Aspect microscopique des grains de sables des dunes continentales de Sermoyer

Les grains de quartz dominent. Certains au moins sont de type RM (ronds mats), ce qui signe un transport éolien. Cependant, l'aspect EM (émoussé luisant) domine, signant un transport hydrique majoritaire. Observation à la loupe binoculaire. Le diamètre moyen des grains, déterminé par tamisage, est de 0,1 à 0,25 mm (sable fin, assez bien classé). Notez bien que le prélèvement de sable est interdit sur les sites protégés.


L'origine de la morphologie en dunes reste elle-même mal comprise. S'il s'agissait d'un dépôt dunaire éolien caractéristique, on s'attendrait à trouver des figures sédimentaires telles que, par exemple, des stratifications entrecroisées (cf. Champ de dunes au Sahara ou encore Stratifications éoliennes ).

Or ici les dépôts sableux se succèdent à l'horizontale, parfois sans figures sédimentaires, parfois avec un litage décimétrique ondulant, signe d'un dépôt sous faible courant, hydrique ou éolien. L'âge du dépôt serait entre la fin du mésolithique et la fin du Moyen Âge. Mais le relief en "dunes" serait postérieur, dû à un phénomène érosif qui reste assez obscur. Cette érosion est seule responsable de la forme en pseudo-dunes : elle recoupe les litages, lorsqu'ils existent. Il serait donc abusif de parler de dunes continentales pour ces ondulations sableuses…

Notons que ce genre de problème d'interprétation est récurrent en présence de dunes, y compris dans des contextes plus exotiques (cf. Mars Express voit de la glace d'eau, Spirit trouve des brèches à éléments anguleux et arrondis, Opportunity parcourt dunes et etched terrains à fentes de dessiccation , Paléo-lac gelé martien, figures tectoniques et érosives , ou encore Études minéralogiques, épaisseur et socle de la calotte polaire Nord de Mars, roches sédimentaires variées et beaux panoramas )

Figure 13. Aspects typiques de la stratification à l'intérieur des dunes continentales de Sermoyer / La Truchère-Ratenelle

Le schéma du haut représente l'aspect typique d'une coupe dans les sables de La Truchère, avec une stratification sub-horizontale recoupée par l'érosion qui a donné la morphologie en pseudo-dunes. Le schéma du bas est un exemple typique de la stratification à l'intérieur d'une véritable dune éolienne, avec des dépôts progradant dans le sens du courant.

Schéma réalisé suite aux échanges avec R. Steinmann, d'après observations d'anciennes tranchées et études géoradar récentes.


Quelques problématiques de conservation du site

Les dunes sont progressivement recouvertes par la végétation, en premier lieu par l'espèce pionnière Corynephorus canescens (corynéphore argenté ou canche des sables), poacée en touffes bien visible sur les photos. Les lichens et mousses s'installent ensuite, fixant les dunes en un tapis continu. D'autres végétaux s'implantent alors : poacées diverses, bruyères ( Calluna vulgaris ), genêts ( Cytisus sp. ), formant ainsi une lande. Vient enfin le stade forestier, avec l'arrivée des bouleaux, puis des chênes. Cette succession écologique cache donc peu à peu l'écosystème dunaire caractéristique. Comme dans toute réserve naturelle, la question du maintien du site dans son état "intéressant" se pose donc, entrant en contradiction avec l'absence totale d'intervention humaine qui définit un état "naturel".

La présence de quelques espèces invasives, notamment le robinier faux-acacia ( Robinia pseudoacacia ), qui s'implantent dans la réserve, rend d'autant plus vive cette problématique.

Diverses actions sont menées à La Truchère-Ratenelle et à Sermoyer, comme le fauchage des landes afin de maintenir un milieu ouvert, l'arrachage des robiniers, le curage de l'étang Fouget, ou encore la destruction des systèmes de drainage anciens afin de conserver la tourbière de la Lioche. Le maintien de la richesse écologique du site se fait donc, paradoxalement, au détriment d'une certaine "naturalité".

Autre paradoxe : l'action ancienne de l'Homme dans le secteur. La création de l'étang Fouget, par exemple, répondait à une logique de destruction de la tourbière pour "assainir" le terrain et pratiquer la pêche ; l'étang enrichit pourtant aujourd'hui le site en rendant plus divers les milieux présents. De même, les terrains sableux recouverts par la réserve étaient considérés comme peu productifs, réservés à l'élevage caprin, ovin et bovin. Ce pâturage disparu maintenait autrefois le milieu ouvert, un état que nous jugeons aujourd'hui plus intéressant que la chênaie qui tend à s'installer. Cela vient illustrer une notion classique en écologie : une légère perturbation anthropique (comme la création d'étangs de pêche au Moyen Âge ou le pastoralisme traditionnel ici), au contraire d'une forte perturbation, est souvent source de biodiversité.

Figure 14. La succession écologique à l'œuvre dans les dunes de la Truchère

On observe sur cette photographie tous les stades de peuplement végétal des dunes : chênaie-boulaie, landes à callunes et genêts, tapis blancs de lichens et de mousse, sable nu avec quelques poacées pionnières.


Figure 15. La succession écologique à l'œuvre dans les dunes de la Truchère

On observe sur cette photographie tous les stades de peuplement végétal des dunes : chênaie-boulaie, landes à callunes et genêts, tapis blancs de lichens et de mousse, sable nu avec quelques poacées pionnières.


Dans le cadre d'un inventaire du patrimoine géologique sous la direction du Muséum national d'histoire naturelle, un recensement régional est mené par chaque DREAL ( Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement). Selon l'état d'avancement et la politique locale d'affichage, on peut déjà trouver des listes provisoires ou définitives de sites retenus ainsi que des fiches descriptives temporaires. Rien pour la Bourgogne (La Truchère), mais pour Rhône-Alpes (Sermoyer) la DREAL, publie à ce jour, à propos de l'inventaire du patrimoine géologique, une page de présentation générale ainsi qu'un accès aux résultats depuis lequel on peut télécharger les fiches descriptives département par département dont, pour l'Ain, la fiche RHA-01077.pdf relative aux dunes continentales des Charmes.

Merci à R. Steinmann qui m'a permis de consulter une partie de son travail sur l'origine des pseudo-dunes de la Truchère-Sermoyer.

Mots clés : sable, dune, pseudo-dune, transport éolien, transport fluviatile