Faire de la géologie en suivant le Tour de France 2017, étape 16 du 18 juillet 2017

Pierre Thomas

Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

01/07/2017

Résumé

Quelques aspects géologiques et historiques à voir lors de l'étape du Tour de France 2017 allant du Puy en Velay à Romans sur Isère.


Le Tour de France, une occasion de découvrir du pays... sa géologie et son histoire

Lors des reportages sur France Télévision retransmettant en direct les étapes du Tour de France, il y a souvent des commentaires touristiques, et parfois des vues (du sol ou d'hélicoptère) de telle ou telle curiosité touristique comme des châteaux, des abbayes... À l'initiative de Patrick De Wever, du Muséum national d'histoire naturelle, un certain nombre de géologues ont été sollicités afin de signaler-expliquer, et ce de manière très simple, tout ce qui pouvait intéresser le grand public en ce qui concerne la géologie des régions traversées, en insistant surtout sur ce qui est visible et photogénique, en montrant les relations entre les "cailloux" et les "Hommes", en expliquant en quoi la géologie permet d'expliquer le relief, la végétation, les cultures, l'aménagement du territoire (routes…), l'architecture... Patrick De Wever se chargera de rédiger un digest homogénéisé et forcément très simplifié de ce qu'il aura reçu des divers géologues sollicités, et le transmettra au Service des sports de France Télévision. Qu'en feront les journalistes, occupés qu'ils seront par les enjeux sportifs ?

La géologie du Tour de France 2017

Nous vous proposons de télécharger ici le document synthétique sur la géologie de bord de route du Tour de France 2017, envoyé par P. De Wever à France Télévisions et concernant les 19 étapes "en ligne".

Patrick De Wever m'a sollicité pour 5 étapes, deux qui traversent le Massif Central de l'Aveyron à la Drôme, les 16 et 18 juillet 2017, et trois étapes alpestres (et provençale) les 19, 20 et 21 juillet 2017. J'ai écrit les commentaires sur ces étapes et j'ai choisi des illustrations pour que Patrick De Wever puisse "allécher" le Service des sports de France Télévision, et ce sans aller sur place, et en utilisant exclusivement des photographies disponibles sur le web notamment les images Panoramio, ainsi que des images de Google Street View prises exactement sur le parcours de ces étapes, sans aller puiser dans ma photothèque personnelle. Les "curiosités" géologiques signalées sont visibles depuis la route, ou se trouvent à quelques kilomètres à droite ou à gauche du parcours et sont alors visibles depuis l'hélicoptère qui suit le peloton.

Figure 1. Les cinq étapes commentées du Tour de France 2017, de l'Aveyron aux Bouches du Rhône

L'étape 16 est figurée en rouge, les quatre autres en vert.


Planet-Terre vous propose, pour chacune des cinq étapes commentées, le texte que j'ai envoyé à Patrick De Wever avec des compléments. Chaque article comprendra le texte "brut" tel qu'envoyé, sans modification, "en noir" (mise en page "classique"). Dans le descriptif de l'étape, les ajouts apparaissent "en bleu". Ces données complémentaires n'auraient pas eu leur place dans des commentaires accompagnant des émissions sportives, mais elles peuvent intéresser des professeurs de SVT ou un public curieux des choses de la nature.

Ainsi, les téléspectateurs qui suivent l'étape en direct pourront, même si les commentaires sont absents, se préparer à noter telle coulée basaltique prismée, tel pli, telles cheminées de fée, tel vignoble… Des amateurs de cyclisme et de nature qui iraient suivre sur place une ou deux étapes (ou simplement des touristes amenés à voyager dans ces régions) pourront ainsi traverser ces régions en en profitant aussi d'un point de vue géologique.

Et tout un chacun, qui lors d'un voyage ira d'un point A à un point B, pourra n'importe où en France faire ce que j'ai fait, c'est-à-dire préparer "geologiquement" son voyage à l'aide d'un moteur de recherche d'images, de Google Earth , de Google Street View , de Panoramio (tant que ce service existe), un peu aussi avec Planet-Terre, avec les cartes géologiques disponibles sur Google Earth , sur le Géoportail ou sur Infoterre (le site du BRGM). Une façon de "voyager intelligent".

L'étape du 18 juillet 2017 : étape 16, départ Le Puy en Velay (Haute Loire), arrivée Romans sur Isère (Drôme)

Figure 2.  Le trajet de la 16ème étape, le 18 juillet 2017


Figure 3.  Trajet de la 16ème étape (trait bleu) du Tour de France 2017 sur fond de carte géologique au 1/1 000 000


En sortant de Brive-Charensac (km 0) on peut voir une ancienne briqueterie-tuilerie (qui ne sert maintenant plus que de dépôt) qui exploitait des argiles jaunes et vertes.

On peut voir en arrière-plan depuis la route en regardant vers le Nord, à droite, des anciennes carrières d'argiles qui ressemblent maintenant à des arrachements et badlands naturels. Ces argiles vertes sont encore exploitées dans la région du Puy en Velay (10 km au Nord de la ville). Elles servent aux produits de beauté et soins du visage, et aussi à faire... de la litière pour chat.

Figure 4. La sortie orientale du Puy en Velay, à Brive-Charensac

En bas à gauche, l'ancienne briqueterie ; en haut à droite, les argiles vertes. Le Tour passera sur la route en bas de l'image (D335).


Si on voit assez mal ces arrachements d'argiles vertes (d'âge éo-oligocène) depuis le bord de la route du tour, ces argiles affleurent magnifiquement au niveau du ravin de Corbœuf, à 13 km au Nord-Est du Puy en Velay (cf. Le ravin de Corbœuf (commune de Rosières, Haute Loire) : un bel exemple de badlands auvergnats ). Une carrière est exploitée à 10 km au Nord-Nord-Ouest du Puy.

Puis on quitte les sédiments tertiaires et on arrive sur les granites et gneiss, percés par (et recouverts) d'anciens volcans. On arrive plus précisément dans le pays des sucs, nom local donnés aux dômes de trachyte ou de phonolite, volcans dont la lave visqueuse n'a pas coulé mais s'est accumulée sur place. Le plus célèbre de ces sucs est le Gerbier de Jonc (à 35 km du Puy, là où la Loire prend sa source).


Ces dômes ont parfois une morphologie faisant penser à une carapace de tortue. Quand on arrive à Boussolet, si on se retourne vers le Sud-Ouest, on voit qu'un de ces dômes a émis une excroissance vers le Nord. Dôme et excroissance ressemblent vraiment à une tortue avec sa tête. Ce dôme s'appelle d'ailleurs « la Tortue », d'où le nom d'une des auberges du village, où l'on pratique le ski nordique l'hiver (on est à 1200 m d'altitude).

Figure 8. Le dôme dit la Tortue

Il s'agit d'un dôme de phonolite (la carapace) dont le flanc nord a « crevé » et a émis une très courte coulée (le cou et la tête).


Figure 9. L'auberge de la Tortue, à Boussolet


L'altération de ces phonolites libère une eau riche en argiles et/ou silice, en suspension colloïdale. Cela peut donner à des lacs ou marres une couleur bleutée exceptionnelle, comme pour les geysers en Islande ou à Yellowstone. Au Balayés (km 23,5), la route passe à moins de 500 m d'un lac qui s'est naturellement installé dans une ancienne carrière de phonolite, et intitulé le lac Bleu.

Une curiosité méconnue de l'Auvergne !

Figure 10. Le Lac bleu, à 500 m de la D15, Les Balayés


Et il n'est pas nécessaire d'aller en Islande (cf. Geysérite et eaux siliceuses ) pour voir ces eaux bleues. Il y en a d'autres fort belles en Auvergne-Rhône-Alpes principalement dues à une suspension colloïdale calcite-argile comme dans beaucoup de région karstique (cf. Eaux bleues d'origine karstique ).

Figure 11.  Exemple d'eau bleue karstique dont la couleur est due à une suspension colloïdale de calcite et/ou d'argile

De telles sources sont communes dans les pays calcaires comme l'Ardèche du Sud, dans la région de Vallon Pont-d'Arc, 60 km au Sud du trajet du Tour 2017.


À la Foumourette (km 28,5), on quitte définitivement les formations volcaniques, et on roule 80 km jusqu'à Tournon et Tain l'Hermitage sur des plateaux, collines et vallées, constitués de granites, gneiss et autres micaschistes.

À Tournon (km 109), on traverse le Rhône et on arrive à Tain l'Hermitage (km 113), mondialement connu pour son vignoble, l'Hermitage, l'appellation la plus réputée, et le Crozes-Hermitage. Ce qui fait la qualité et la spécificité d'un vin, c'est le mariage (1) du cépage, (2) du savoir-faire du vigneron, (3) du microclimat local, et (4) de la géologie. L'AOC Hermitage pousse sur du granite plus ou moins recouvert d'anciennes alluvions du Rhône, alluvions plus ou moins calcaires et déposées il y a des milliers d'années et plus ou moins érodées depuis. Ce qui fera la spécificité de tel ou tel cru, c'est entre autres la nature du sol sur lequel pousse les vignes. Suivant son gout, on choisira un "Les Bessard" qui pousse sur un sol granitique, un "Meal" qui pousse sur alluvions…

Figure 12. Le vignoble de Tain l'Hermitage


Figure 13. Les deux type de substratum du vignoble de Tain l'Hermitage

Le substratum est en partie à l'origine de la variété de l'AOC Hermitage : on trouve soit un sol granitique (à gauche), soit un sol sur alluvions (à droite).


On continue après dans des terrains tertiaires, les fameuses "molasses", et ce jusqu'à l'arrivée à Romans sur Isère. Ces terrains sont très souvent constitués de grès, et on les appelle "molasse" parce que ce grès constitue une excellente pierre pour faire des meules (à aiguiser).

À 4 km à l'Ouest du carrefour D109-D112 (au km 127,5), dans la forêt, se cachent de gros blocs de grès qui dessinent des formes fantasmagoriques, les « roches qui dansent ». Allez les voir quand les coureurs seront passés.

Figure 14. Deux aspects des « roches qui dansent »


La silicification irrégulière ou régulière dans les grès peut donner des formes variées, allant des sphères parfaites (cf. Les plus belles boules de France : les sphères de grès de Saint-André-de-Rosans, Hautes Alpes ) aux formes les plus étranges (cf. Grésification quaternaire dans des sables calcaires, désert des Pinacles (Australie) , ou Silicification et érosion différentielle des grès : paysages de l'Ouest américain ). C'est ce qu'on voit dans ce petit coin de la Drôme.