Les Gorges du Pont du Diable, une “microcluse“ fermée par un éboulement morainique, La Vernaz, Haute-Savoie

Matthias Schultz

Professeur de SVT, Lycée H. de Chardonnet, Chalon sur Saône

Olivier Dequincey

ENS Lyon / DGESCO

09/05/2019

Résumé

Une cluse dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur du Chablais surmontés de moraines, un canyon touristique à visiter.


Le Géopark du Chablais, est situé en Haute-Savoie et comprend la rive Sud du lac Léman (Bas-Chablais et pays de Gavot), et les hauts sommets préalpins plus au Sud jusqu'à la vallée du Giffre. En 2018, ce géopark labellisé UNESCO référence vingt-trois géosites principaux qui font ou feront l'objet d'aménagements pédagogiques et touristiques spécifiques. Parmi ces sites, l'un des plus visités est l'étroite et courte gorge qu'emprunte la Dranse de Morzine dans des calcaires jurassiques supérieurs plissés sur la commune de la Vernaz, au lieu-dit du « Pont du diable » (localisation par fichier kmz des Gorges du Pont du Diable). Quelle est l'origine géologique de ce petit mais spectaculaire canyon préalpin ?

Présentation du géosite

Figure 1. Les Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur (Malm) du Chablais

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. On distingue, au fond à gauche, les passerelles aménagées pour la visite touristique, dominant d'une dizaine de mètres la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. Les crues hivernales les plus importantes ont occasionnellement atteint et endommagé cette passerelle, malgré le barrage du Jotty situé en amont.


Figure 2. Aperçu en plongée des Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur (Malm) du Chablais

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. Cette photographie est prise à mi-hauteur et permet de distinguer au fond des gorges la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. La lumière peine à pénétrer au fond des gorges, même à midi en juillet ; les parois sculptées et lissées par l'érosion karstique sont à peine recouvertes par quelques voiles de microorganismes chlorophylliens.


Figure 3. Aperçu en plongée des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. Cette photographie est prise à mi-hauteur et permet de distinguer au fond des gorges la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. La lumière peine à pénétrer au fond des gorges, même à midi en juillet ; les parois sculptées et lissées par l'érosion karstique sont à peine recouvertes par quelques voiles de microorganismes chlorophylliens.


Figure 4. Aperçu en plongée des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. Cette photographie est prise à mi-hauteur et permet de distinguer au fond des gorges la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. La lumière peine à pénétrer au fond des gorges, même à midi en juillet ; les parois sculptées et lissées par l'érosion karstique sont à peine recouvertes par quelques voiles de microorganismes chlorophylliens.


Figure 5. Les Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. Cette photographie est prise à mi-hauteur et permet d'observer les parois sculptées et lissées par l'érosion karstique.


Figure 6. Sortie aval des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

On devine que la vallée s'élargit peu à peu et adopte une forme classique en V (assez fermé toutefois), avec des pentes végétalisées (hêtres, arbustes, fougères, mousses…) après seulement quelques dizaines de mètres.


Figure 7. Vue des Gorges du Pont du Diable, depuis leur entrée amont, La Vernaz, Haute-Savoie

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. On distingue, à droite, les passerelles aménagées pour la visite touristique déjà aperçues sur la figure 1, dominant d'une dizaine de mètres la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. Les crues hivernales les plus importantes ont occasionnellement atteint et endommagé cette passerelle, malgré le barrage du Jotty situé en amont.


Figure 8. Vue des Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur du Chablais, au niveau de leur entrée amont

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. On observe les passerelles empruntées par un groupe de touristes, dominant d'une dizaine de mètres la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018. Les crues hivernales les plus importantes ont occasionnellement atteint et endommagé cette passerelle, malgré le barrage du Jotty situé en amont.


Figure 9. Vue de l'entrée amont des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

On constate que la vallée, initialement de forme classique en V (assez fermé toutefois), avec des pentes végétalisées (hétraie-sapinière) passe pour quelques dizaines de mètres seulement à des gorges étroites aux parois verticales abruptes. On devine aussi des strates dans les calcaires du premier plan (en bas à droite) et des marnes du fond à gauche. Ces strates plongent vers l'amont de la Dranse de Morzine (c'est-à-dire vers l'Est ici) avec un pendage assez fort, proche de 50°. Les barrières du premier plan à gauche appartiennent aux aménagements destinés à la visite touristiques (fin du parcours).


Figure 10. Vue de l'entrée amont des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

On constate que la vallée, initialement de forme classique en V (assez fermé toutefois), avec des pentes végétalisées (hétraie-sapinière) passe pour quelques dizaines de mètres seulement à des gorges étroites aux parois verticales abruptes.


Figure 11. Vue de l'accès touristique aux Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

L'entrée des visiteurs se fait par le haut des gorges via une série d'importants aménagements (escaliers, passerelles) au niveau de plusieurs arches naturelles qui ferment totalement les gorges et leur ont donné leur nom : il s'agit du fameux « Pont du Diable ».


Figure 12. Aperçu en plongée des Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur (Malm) du Chablais

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. On distingue au fond la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018, et, au premier plan, une arche naturelle qui ferme totalement le sommet des gorges sur quelques mètres.


Figure 13. Aperçu en plongée des Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur (Malm) du Chablais

Longueur et profondeur des gorges sont comparables : quelques dizaines de mètres. On distingue au fond la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018, surplombée par les passerelles déjà observées dans les figures 1, 7 et 8. Le sommet des gorges, au premier plan, est totalement fermé sur quelques mètres par une arche naturelle.


Figure 14. Vue générale des Gorges du Pont du Diable, brève et étroite entaille verticale creusée par l'eau dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur (Malm) du Chablais, fermée localement par plusieurs gros bloc

Le principal bloc fermant la gorge ici est le fameux « Pont du Diable » à la surface entièrement végétalisée, signe d'une certaine ancienneté de cette arche naturelle. On distingue au fond la Dranse de Morzine, au débit limité en ce début d'été 2018, et à gauche les passerelles permettant la visite touristique.



Figure 16. Détail du « Pont du Diable » en appui sur la paroi des gorges, La Vernaz, Haute-Savoie

On constate que le pont naturel n'est pas une arche épargnée par l'érosion, mais un large bloc appartenant à un ensemble d'éboulis tombé sur le sommet du canyon et fermant celui-ci en plusieurs points, tâche rendue aisée par l'étroitesse de l'entaille karstique.


Contexte général

Une rapide lecture de carte pourrait donner l'impression que le massif du Chablais fait simplement partie des massifs subalpins calcaires septentrionaux, dans le prolongement du Vercors, de la Chartreuse, des Bauges et des Bornes (Aravis). Il est pourtant constitué de roches totalement différentes et a connu une histoire tectonique fort dissemblable : son origine est beaucoup plus “interne”, plus orientale que le massif du Mont-Blanc, et traduit l'existence de nappes de charriage de grande échelle. On peut qualifier le Chablais haut-savoyard de vaste klippe, isolée par l'érosion du reste de la nappe de charriage des Préalpes (qui affleure essentiellement en Suisse).

Le relief y est essentiellement gouverné par des alignements de barres calcaires qui correspondent aux flancs des plis, et ressemble beaucoup à celui des Bornes, à ceci près que ce sont les calcaires massifs du Malm (Jurassique supérieur) qui jouent le rôle de carapace résistante et non l'Urgonien (Crétacé inférieur) comme dans les massifs subalpins septentrionaux. On y trouve donc des combes liasiques ou triasiques, encadrées de crêts de Jurassique supérieur, eux-mêmes délimitant des synclinaux perchés (comme les Cornettes de Bise à l'Est) ou plus souvent des vals. En effet, au cœur des synclinaux, l'érosion a en général affouillé assez facilement car ni les flyschs à helminthoïdes, ni les marno-calcaires du Crétacé supérieur ne lui offraient une résistance très forte.

Pour plus de précisions, on se reportera à l'excellent site Geol-Alp de Maurice Gidon, d'où proviennent les figures 17 et 18.

Figure 17. Coupe schématique des Préalpes du Chablais, donnant le style tectonique de ce massif

Le secteur du Pont du Diable appartient à la nappe des Préalpes médianes.


Figure 18. Coupe schématique du secteur des Gorges du Pont du Diable dans leur contexte régional (nappe des Préalpes médianes du Chablais), donnant le style tectonique de ce massif

Les Gorges du Pont du Diable entaillent les calcaires du Malm (en bleu clair, ici) d'un flanc du synclinal du Jotty (à gauche sur la coupe).


Figure 19. Légende de la coupe


Figure 20. Extrait de la carte géologique au 1/50 000 de Thonon-Chatel montrant le secteur des Gorges du Pont du Diable

Le Pont du Diable est indiqué au niveau de la Dranse de Morzine, qui coule ici du Sud vers le Nord. Bien que le secteur soit largement recouvert de tabliers d'éboulis et de sédiments glaciaires (notamment les moraines du Würm, représentées en vert pâle et légendées Gw1-2, sur lesquelles nous reviendrons), on distingue nettement les deux flancs du synclinal du Jotty formés par les calcaires massifs et résistants du Malm (Jurassique supérieur, ici en bleu clair noté j6-9). La légende de la carte les décrit comme des calcaires blancs à pâte fine, ce qui correspond bien aux observations des figures 1 à 16. Le cœur du synclinal est occupé par « les couches rouges » du Crétacé et de l'Éocène, facilement érodées, décrites comme des calcaires argileux et marnes dans la légende. Ils sont représentés en vert sur la carte, légendés c1-e4 ; un figuré indique un pendage d'environ 50° vers le Sud au niveau de la rive gauche de la Dranse de Morzine, cohérent avec les observations des figures 9 et 10 en entrée amont des gorges. Enfin, autour du synclinal du Jotty, formant deux anticlinaux au Sud et au Nord (ce dernier est bien visible grâce aux figurés de pendage), on trouve le Lias supérieur et le Dogger (Jurassique inférieur et moyen) « à Cancellophycus », figuré en brun et légendé l6-j3. Cette formation est décrite comme une épaisse et monotone alternance de marnes beiges et de bancs de calcaires plus ou moins argileux et siliceux, et est également assez sensible à l'érosion.

Il est également intéressant de visualiser cette carte dans Google Earth (cf. Les cartes géologiques BRGM de la France sur Google earth ) pour faire le lien entre relief et nature des roches du sous-sol.


Figure 21. Vue de la Dranse de Morzine quelques kilomètres en amont des gorges du Pont du Diable

La vallée est large, la rivière serpente mollement dans les marnes peu résistantes à l'érosion du Lias supérieur et du Dogger (Jurassique inférieur et moyen). On distingue en fond la barre calcaire très dure du Malm (Jurassique supérieur) armant les deux flancs du synclinal du Jotty (constituant les rochers du Jotty puis les rochers de la Garde, en rive gauche, et leurs prolongements ainsi que la pointe de Tréchaudex, en rive droite).


Figure 22. Vue de la vallée de la Dranse de Morzine quelques kilomètres en amont des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

La vallée est large, formée aux dépens des marnes très peu résistantes à l'érosion du Lias supérieur et du Dogger (Jurassique inférieur et moyen). On distingue en fond la barre calcaire très dure du Malm (Jurassique supérieur) armant les deux flancs (bien distincts, quoi qu'assez rapprochés l'un de l'autre, au fond à droite de la photo) du synclinal du Jotty (constituant les rochers du Jotty puis les rochers de la Garde, en rive gauche, et leurs prolongements ainsi que la pointe de Tréchaudex, en rive droite).


Figure 23. Vue interprétée de la vallée de la Dranse de Morzine quelques kilomètres en amont des Gorges du Pont du Diable

La vallée est large, formée aux dépens des marnes très peu résistantes à l'érosion du Lias supérieur et du Dogger (Jurassique inférieur et moyen). On distingue en fond la barre calcaire très dure du Malm (Jurassique supérieur) armant les deux flancs (bien distincts, quoi qu'assez rapprochés l'un de l'autre, au fond à droite de la photo) du synclinal du Jotty (constituant les rochers du Jotty puis les rochers de la Garde, en rive gauche, et leurs prolongements ainsi que la pointe de Tréchaudex, en rive droite).


Figure 24. Vue aérienne de la vallée de la Dranse de Morzine depuis l'amont des Gorges du Pont du Diable, La Vernaz, Haute-Savoie

La large vallée, formée aux dépens des marnes très peu résistantes à l'érosion du Lias supérieur et du Dogger (Jurassique inférieur et moyen), se transforme en étroit canyon lors du franchissement de la barre calcaire très dure du Malm (Jurassique supérieur) armant les deux flancs du synclinal du Jotty, aisés à distinguer ici (constituant les rochers du Jotty puis les rochers de la Garde, en rive gauche, et leurs prolongements en rive droite).


Figure 25. Vue aérienne interprétée de la vallée de la Dranse de Morzine depuis l'amont des Gorges du Pont du Diable

La large vallée, formée aux dépends des marnes très peu résistantes à l'érosion du Lias supérieur et du Dogger (Jurassique Inférieur et Moyen), se transforme en étroit canyon lors du franchissement de la barre calcaire très dure du Malm (Jurassique Supérieur) armant les deux flancs du synclinal du Jotty, aisés à distinguer ici (constituant les rochers du Jotty puis les rochers de la Garde, en rive gauche, et leurs prolongements en rive droite).


Origine géologique des gorges et du Pont du Diable

En conclusion, la Dranse de Morzine a creusé une succession de cluses (au sens des géomorphologues, vallées orthogonales aux plis de la nappe des Préalpes médianes du Chablais) : à chaque fois qu'elle a rencontré les couches plus dures des calcaires du Malm, sa vallée s'est resserrée, les Gorges du Pont du Diable n'étant qu'un exemple extrême de (micro)canyon ou de (micro)cluse (attaquant les rochers de la Garde) au sein d'une longue série. Les figures 21 et 22 montrent la microcluse immédiatement en amont (entamant les Rochers du Jotty), microcluse qui a été exploitée pour y installer un barrage voute appuyé des deux côtés sur les robustes calcaires du Malm. La vallée s'est au contraire élargie dans les marnes et autres couches plus érodables qui encadrent le Malm.

Notons que la Dranse d'Abondance, dans la vallée voisine, fait le même genre de coupes, sauf lorsqu'elle change momentanément d'orientation pour suivre le trajet de failles majeures préexistantes.

Les plissements alpins, suivis par une première érosion qui a affouillé le cœur jurassique inférieur et moyen du synclinal du Jotty et mis en relief les flancs jurassiques supérieurs, semblent avoir précédé le creusement de la microcluse : on aurait donc affaire à un processus de surimposition et non d'antécédence (voir à ce sujet les articles Les Gorges du Fier (Haute Savoie) : un bel exemple de surimposition... encore que... et La cluse du Val de Fier et l'anticlinal du Gros Foug (Savoie et Haute Savoie) : antécédence ou surimposition ? ). L'étude du réseau hydrographique et de ses relations avec les directions des plis par M. Lugeon (1901) plaide en faveur de la surimposition.

On trouve au niveau des Gorges du Pont du Diable elles-mêmes toutes les traces classiques des processus d'érosion karstique (types de traces visibles aussi dans d’autres roches comme les granites et les grès) formant un canyon (voir à ce sujet, outre les articles cités précédemment, Les pertes de la Valserine (Ain) et de l'Ain (Jura) et Les pertes du Rhône (Ain et Haute-Savoie), une ancienne curiosité géologique maintenant engloutie ) notamment de superbes marmites de géant à différentes hauteurs traduisant des surfaces successives d'érosion donc l'enfoncement progressif des eaux dans la barre calcaires. Les plus élevées sont fossiles, les plus profondes encore actives, au moins en période de hautes eaux (voir à ce sujet, outre les articles déjà mentionnés, Les marmites de géant de Bourke le chanceux ( Bourke's Luck Potholes ), canyon de la Blyde River , Afrique du Sud , Les marmites de géant de la cascade du Sautadet, La Roque-sur-Cèze, Gard , et Les paléomarmites de géant de Pointe-au-Pic (Québec), des marmites verticalisées par un impact ). On note aussi la présence de voiles de carbonates lisses déposés en surface des parois subverticales après érosion par des écoulements superficiels d'eaux chargées en calcaire dissout.




Figure 29. Marmites de géant de tailles diverses et à différents niveaux dans les Gorges du Pont du Diable

Les plus élevées sont probablement fossiles. Notez aussi les traces d'aménagements anciens (marches creusées au XIXe siècle pour permettre l'accès de visiteurs).


Figure 30. Marmites de géant de tailles diverses et à différents niveaux dans les Gorges du Pont du Diable

Les plus élevées sont probablement fossiles. Notez aussi les traces d'aménagements anciens (marches creusées au XIXe siècle pour permettre l'accès de visiteurs).


Cette histoire géologique n'explique pas la présence du Pont du Diable. Nous avons mentionné précédemment (figure 16) que la couverture des gorges n'était pas une arche épargnée par l'érosion, mais un amas d'éboulis tombés sur le sommet du canyon. Les observations de détails confirment ce constat initial (figures 31 à 33). Quel est l'origine de cet éboulis ? L'explication proposée lors de la visite touristique semble cohérente avec l'étude de la carte géologique de Thonon-Chatel (figure 20) : ces éboulis auraient une origine glaciaire. Ils sont à rattacher aux moraines du Würm (représentées en vert pâle et légendées Gw1-2 sur la carte) qui occupent de vastes surfaces à proximité du Pont du Diable, notamment en rive gauche de la Dranse de Morzine. La visite des gorges débute d'ailleurs par une descente à flanc de vallée dans une forêt où abondent les blocs rocheux de toutes tailles : il s'agit d'un tablier morainique végétalisé (figures 34 et 35). Ces moraines abandonnées lors du retrait glaciaire il y a 15 000 ans environ, n'étant plus fixées par les glaces et pas encore par la végétation, auraient été remobilisées par simple gravité, et des blocs de tailles diverses seraient tombés sur les gorges, les plus gros constituant le « Pont du Diable » encore en place actuellement. On peut donc imaginer que les gorges avaient commencé à être creusées avant le retrait du glacier würmien, sous forme d'infiltrations karstiques sous-glaciaires (figure 36). Leur érosion s'est depuis poursuivie dans le lit de la Dranse de Morzine, indépendamment de la couverture d'éboulis du Pont du Diable.

Figure 31. Observation en détail du « Pont du Diable » montrant la nature différente du toit et des parois des gorges

On observe dans la partie inférieure de cette photographie la paroi du canyon, lissée par l'érosion puis par le dépôt de voiles de carbonates par des écoulements superficiels. La partie supérieure de l'image est occupée par des blocs de tailles diverses formant le toit des gorges ; leur surface est rugueuse, irrégulière, ce qui tend à prouver qu'elle n'a pas subi les phénomènes de dissolution / précipitation des carbonates à l'origine de l'aspect lisse des parois du canyon.


Figure 32. Observation en détail du « Pont du Diable » montrant la nature différente du toit et des parois des gorges

On observe dans la partie inférieure gauche de cette photographie la paroi du canyon, lissée par l'érosion puis par le dépôt de voiles de carbonates par des écoulements superficiels. La partie supérieure et droite de l'image est occupée par deux blocs principaux (dont le fameux « Pont du Diable ») formant le toit des gorges ; leur surface est rugueuse, irrégulière, ce qui tend à prouver qu'elle n'a pas subi les phénomènes de dissolution / précipitation des carbonates à l'origine de l'aspect lisse des parois du canyon.


Figure 33. Détail du contact entre un bloc formant le toit des Gorges du Pont du Diable et la paroi du canyon

La différence d'aspect des deux surfaces est frappante, et met en évidence une histoire géologique différente : dissolution / précipitation de carbonates pour la partie inférieure, simple éboulis fracturé mécaniquement pour le toit des gorges.


Figure 34. Vue de la descente dans la forêt (hêtraie-sapinière) qui précède la visite touristique des Gorges du Pont du Diable

De nombreux blocs rocheux de toutes tailles jonchent le sous-sol de cette forêt : il s'agit d'une ancienne morraine du Würm remobilisée par gravité sur ce flanc de vallée.


Figure 35. Vue panoramique de la descente dans la forêt (hêtraie-sapinière) qui précède la visite touristique des Gorges du Pont du Diable

De nombreux blocs rocheux de toutes tailles jonchent le sous-sol de cette forêt : il s'agit d'une ancienne moraine du Würm remobilisée par gravité sur ce flanc de vallée.


Figure 36. Explication proposée lors de la visite touristique du géosite des Gorges du Pont du Diable pour expliquer sa formation, cohérente avec les observations de terrain et les données de la carte géologique de Thonon-Chatel

1. Lors de la glaciation du Würm, autour de −21 000 ans, un torrent sous-glaciaire débute la formation de gorges / cavités karstiques dans le verrou constitué par le flanc Sud du synclinal du Jotty dans les calcaires très résistants du Malm.

2. Lors du retrait glaciaire, autour de −15 000 ans, le cours d'eau qui occupe la vallée poursuit l'érosion karstique et un bref et étroit canyon se forme.

3. À la même période, les moraines abandonnées par le glacier, en instabilité gravitaire et n'étant plus fixées par la glace et pas encore par la végétation s'éboule sur le sommet des gorges. Le Pont du Diable est ainsi formé par un large bloc rocheux posé sur les gorges.


Quelques remarques sur l'histoire humaine du site

Le terme de « Pont du Diable » se retrouve très fréquemment en France et dans le monde pour désigner des arches rocheuses naturelles ou des ponts anciens particulièrement audacieusement lancés au-dessus de vallées profondes (élégants ponts en arc médiévaux, par exemple). Dans le folklore local, ces ponts sont connus comme ayant été construits par le diable, qui a généralement fini trompé sur le paiement attendu (cf. “Pont du Diable” sur wikipedia). Dans la version de la légende présentée sur le géosite de La Vernaz, le diable aurait construit un pont réputé impossible en ce lieu, à la demande des villageois. En contrepartie, il aurait exigé la première âme qui franchirait le pont. Mais les hommes le dupent en faisant traverser en premier une chèvre… De nombreuses variantes existent à cette légende, qui forme une catégorie à part entière de la classification d'Aarne-Thompson.

Avec ou sans pont, l'encaissement et l'étroitesse des canyons alpins, alliés à l'accélération turbulente des flots qui s'y engouffrent en ont toujours fait des lieux de fascination, à la fois spectaculaires et dangereux d'accès. Leur caractère pittoresque signalé dans les récits de voyage, puis les premiers guides touristiques du XIXe siècle, a souvent amené une fréquentation touristique. Elle est par exemple connue dès 1800 pour les gorges du Sierroz (près d'Aix-les-Bains), dès 1869 pour les gorges du Fier (près d'Annecy,(voir les articles Les Gorges du Fier (Haute Savoie) : un bel exemple de surimposition... encore que... et La cluse du Val de Fier et l'anticlinal du Gros Foug (Savoie et Haute Savoie) : antécédence ou surimposition ? ) et dès 1893 pour le Pont du Diable du Chablais. Dans ce dernier cas, Jean Bochaton, un menuisier du Chablais, obtint en 1892 l'autorisation de « construire un escalier de bois avec supports de fer pour permettre la visite des Gorges du Pont du Diable ». Il creuse des marches, encore visibles aujourd'hui (figures 29 et 30), puis aménage des passerelles, et amène les premiers visiteurs, essentiellement des curistes d'Évian et de Thonon. Plus tard, la création des congés payés en 1936 a certainement contribué au développement du site, un temps menacé d'abandon, et coïncide globalement avec la décision de construire de nouvelles passerelles ainsi qu'un hôtel à proximité. La construction du barrage hydroélectrique du Jotty en 1949 dévie une partie des eaux de la Dranse, mais un débit minimum est sauvegardé.

Cette mise en valeur touristique précède et prépare la patrimonialisation institutionnelle : classement en 1908 des Gorges du Pont du Diable pour leur valeur esthétique par le ministère des Beaux-arts, en 1910 pour les gorges du Sierroz, et en 1943 pour les gorges du Fier. L'aspect scientifique ne viendra finalement que dans un troisième temps, notamment en 2012 avec la création du Géopark du Chablais qui intègre les Gorges du Pont du Diable (cf. Les hauts lieux géologiques et géomorphologiques alpins  et lepontdudiable.com ).